Quelques mots d’introduction à cette première rencontre des Cahiers Personne.s :

 » Les Cahiers Personne.s sont d’abord un travail… de personnes. Un travail de chacune et chacun d’entre nous, pour ré-apprendre, ne pas désapprendre, à nous considérer, à nous reconnaître. C’est l’expérience que nous avons faite en vous rencontrant, en vous écoutant. C’est le travail que nous faisons autour de ces récits auxquels nous nous essayons et pour lesquels nous avons souvent eu des retours encourageants, pour ne pas dire émouvants et même bouleversants.

Ici, nous nous inspirons notamment d’une tradition qui est celle du Personnalisme, ce mouvement de pensée qui connut notamment un fort développement entre les deux guerres et dans l’après-guerre, autour d’Emmanuel Mounier, notamment fondateur de la revue Esprit. Cette école philosophique et spirituelle qui faisait de l’attention à la personne son exigence centrale.

Par notre travail sur les récits, avec les podcasts aussi, nous nous inspirons aussi dans une branche de cette histoire, celle notamment des travaux de Paul Ricoeur, philosophe français, compagnons de route du Personnalisme, et qui travailla sur ce qu’il appela “l’identité narrative”. Notre identité, à chacune et à chacun, est une histoire, une histoire jamais terminée, une histoire toujours reprise, recommencée. Loin des assignations, des réductions, des catégorisations. C’est cette identité narrative que nous essayons de faire entendre, de faire reconnaître. Qui n’y aurait pas le droit ?

Mais au-delà de ces expériences personnelles, nous pensons que nous devons aussi, dans le même mouvement, questionner, rudoyer s’il le faut, nos organisations sociales, économiques, politiques, en un mot, le système.

Il est une expression de la langue française que nous ne faisons pas nôtre. “Nul n’est irremplaçable”. Et bien non, tout au contraire. Personne n’est remplaçable. Personne n’est interchangeable. Nous ne sommes pas deux pareils. Sauf, à nous réduire, chacune et chacun, à une fonction, à un critère, à une catégorie, etc.

Une organisation sociale, tout comme les connaissances, la science, fonctionne par catégories. Il n’y a de savoir que du général. Cela est inévitable. Mais le jour où nous oublions que ce qui existe, réellement, fondamentalement, ce sont des personnes, irréductibles à ces généralités, même une promesse comme celle de notre État social issu du programme du Conseil National de la Résistance…

Rappelons-nous :

Article 1er du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 :

“Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés.”

… peut finir en une organisation administrative de contrôle, d’assignation, et finalement, déshumanisante pour les personnes dont nous nous étions promis de prendre soin comme pour celles qui y travaillent.

Personne n’est surnuméraire. Rappelons-nous encore de cette autre promesse issue du traumatisme de la seconde guerre mondiale :

Exposé des motifs de l’ordonnance du 02 février 1945, prise par le gouvernement provisoire de la République Française :

“ Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l’enfance, et parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l’enfance traduite en justice. La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains. La guerre et les bouleversements d’ordre matériel et moral qu’elle a provoqués ont accru dans des proportions inquiétantes la délinquance juvénile. La question de l’enfance coupable est une des plus urgentes de l’époque présente. Le projet d’ordonnance ci-joint atteste que le Gouvernement provisoire de la République française entend protéger efficacement les mineurs, et plus particulièrement les mineurs délinquants.”

Ces exigences, nous les faisons nôtres depuis l’origine du projet des Cahiers Personne.s

C’est ce que nous avons écrit à notre manière dans notre Manifeste.

“ Les cahiers PERSONNE.S interpellent notre société, celle qui n’est pas à la hauteur de ses promesses, celle qui tolère et parfois organise l’indignité, l’abaissement jusqu’à la négation de certaines personnes. Ils interpellent celles et ceux qui de par leurs fonctions, responsabilités, ont à voir, à connaître, à résoudre, à alerter, à agir d’une manière ou d’une autre, sur ces indignités qui sont faites à tant et tant de vies. ”

Voilà en quelques mots certaines de nos inspirations, des traditions dans lesquelles certaines et certains d’entre nous nous retrouvons. Les Cahiers Personnes.s sont un projet éminemment pluraliste, un mouvement ouvert.

Ainsi, les Cahiers Personne.s cherchent à “tenir les deux bouts”. D’une part notre confrontation personnelle à cette exigence éthique, morale, élémentaire, de la considération d’autrui, d’autre part le devoir de nos institutions, au sens général de ce terme, de ne jamais oublier les personnes derrière des normes, des représentations, des politiques publiques, etc.

Un dernier mot. A titre personnel, je suis convaincu qu’en plus de l’humanisme foncier que cherche à conforter notre travail, nous œuvrons aussi, modestement, très modestement, mais quelle action ne l’est pas, pour la cohésion de notre société. Il n’y a pas d’angélisme dans nos idéaux, mais un profond réalisme, pour autant que nous sachions toujours nous souvenir que ce qui est réel, ce sont les personnes. Là est notre intransigeance. »