Puisqu’il vous le dit, que « c’était ça ou mourir[1] » ! Ce « il » qui devrait s’écrire au pluriel, le pluriel à l’identique de ces errances plus incroyables encore qu’elles ne sont interminables, pour chacune de ces personnes qui ont connu cette odyssée aussi moderne qu’ancestrale, la migration. Smaïn Laacher nous l’avait déjà dit, qu’il fallait « croire à l’incroyable[2] », et Thélyson Orélien nous le dit, droit dans les yeux, « un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment (…)[3] ». Il faut mentir pour fuir la vérité mortelle de ces outre-mondes. Non pas mentir tout le temps, à chaque phrase, mais glisser quelques mots, en oublier d’autres, souvent s’oublier soi-même.

Fallait-il que ces pages soient comme une liasse de « faux papiers », comme « Jesús » en propose à « Jonas » ? « Je fais des paquets. Faux papiers brésiliens. Carte d’identité, visa, certificat de naissance, tout. Ce n’est pas de l’imitation, c’est de la reconstruction. Tu es né au mauvais endroit, mais tu peux renaître au bon moment. »… « Je savais que c’était faux, mais je voulais que ce soit vrai. (…) Il m’a offert des papiers qui n’étaient ni faux ni vrais : ils étaient imaginaires. » Des faux papiers qui font des miracles, qui ouvrent des frontières infranchissables, celles qui font passer de la rive du Styx, ici la rivière du Massacre à Dajabón, là-bas entre le Pérou et l’Équateur, vers l’espoir si souvent illusoire de la terre ferme et ensoleillée, à condition toute foi, de jouer une fois de plus, volontairement, sa vie. Quand bien même, « Au matin, on a touché terre. Un bout d’Équateur, boueux et glissant. Peu importe. C’était la terre. » Seulement alors ces faux papiers seront, peut-être, crus. S’engager, plonger, franchir, tout risquer encore et encore, lorsqu’une existence n’est plus attestée que par un « faux » papier… Comment serait-il « faux » ce morceau de papier, comme cette liasse à la couverture jaune passé que je tiens dans mes mains ? Si c’est faux, au moins cela existe ! « (…) signer, c’est exister un peu »

Et si les faux papiers ne suffisent pas, alors c’est son corps qui se fera acteur, dans un aéroport, en prenant l’air détaché du tourisme planétaire. Le low cost c’est pour tout le monde, certains y montent non pas pour rentrer de vacances paradisiaques, mais, sur le siège juste à côté, fuir l’enfer, un faux visa en poche, un billet acheté à crédit. « Pour un siège numéroté dans un avion et la preuve que, même après avoir tout vendu, tout échangé, tout troqué, il existe encore une dernière monnaie – la confiance »

Cette confiance qui fond dans les mains de l’auteur, et oui « (…) signer, c’est exister un peu », depuis quelques jours, qui s’évapore comme si elle n’avait jamais existé, comme si elle laissait voir la vérité. Un livre s’est présenté à la frontière de nos lectures, et comme Jonas à l’aéroport de Guarulhos, « Le douanier a à peine posé les yeux sur mon passeport. Il a tamponné. Clac. Une gifle administrative. Je suis officiellement entré au Brésil comme un homme presque en règle. J’ai souri. Un vrai sourire. Large. Propre. Ému. C’était le premier depuis longtemps qui ne sonnait pas faux. Mais la joie, chez les migrants, ne dure jamais plus que trois coins de rue. » Une autre machine ici a scanné cet autre passeport comme un énième poste de contrôle, comme cette presque blague entre deux arbres quelque part au Honduras, où « un moustachu maigre au regard (…) disait « Je sais que tu mens, mais je te laisse faire si ça me divertit », mais ici le verdict est tombé. Ce n’est pas la première fois que ce même garde-frontière fronce les sourcils. Jonas, accablé de chaleur au Mexique, devant cette autre frontière non plus faite de béton mais cachée derrière l’écran d’une application, en a fait l’expérience. « L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écoutait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connus la chaleur d’un bidonville ? »

Je ne sais rien de la manière dont ce livre a été écrit. Ce que je sais de science certaine, c’est que si l’algorithme est allé reconstituer, ne serait-ce qu’un peu, la moyenne de ce qui s’écrit, alors il a su lire et écrire ce que tant et tant ne savent, ne veulent, ni voir ni entendre, il a su lire et écrire la souffrance, la lutte, le désespoir, et l’inaliénable dignité, bien mieux que tant et tant d’entre nous qui ne voulons les regarder pour mieux les rejeter. Ce que je sais de science certaine, c’est que Thélyson Orélien est un des nôtres, un frère en humanité dont j’aimerais entendre la voix, les mots, quoi qu’il ait, qui sait, su faire dire et écrire à nos machines. « Une phrase de frère, oui, un frère de noyade, de dérive, de hasard partagé. Un frère rencontré trop tard pour promettre quoi que ce soit, mais assez tôt pour dire la vérité toute nue. » Jonas a appris le mensonge, les histoires, en a même changé de nom, mais il sait que « le plus dangereux dans le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. » Sa grand-mère, mémé Dada, apparue en slip dans son délire enfièvre, le lui a bien redit « Manti ou pa janm bèl. Men gen sa ou fè pou viv, epi gen sa ou fè pour mouri. Pa konfonn yo. (Le mensonge n’est jamais sans salissure. Mais y a ce qu’on fait pour vivre, et ce qu’on fait pour mourir. Ne les confonds pas.) »

Et nous, cette liasse de papiers entre les mains, laisserons-nous passer toutes ces vies ici accumulées, apposerons-nous notre cachet sur chacune de ces pages comme autant de visas incertains pour enfin les laisser exister, que ces mots aient été griffonnés à la main, arrangés, ou même, si incroyable cela serait-il, plus incroyable encore que le récit bricolé du premier exilé venu, sortis d’une IA qui aurait dit les cruautés que les hommes font aux hommes, les espoirs insensés, l’attente interminable, les corps abîmés, les âmes glacées, nos regards apeurés, avec bien plus de sensibilité et d’empathie que beaucoup d’entre nous ? Peut-être est-ce cela qui nous serait le plus insupportable. Quel doute s’est insinué en nous ces derniers jours ? Qu’il y aurait là un miroir tendu qui nous ferait entrapercevoir que le dernier produit de notre suprême civilisation, un algorithme, serait plus humain que nous… Je ne sais. Avec, sans ou contre Thélyson Orélien, comme un Jonas qui n’aurait pas encore pu se défaire du costume du « O Haitinao Palhaço » (Le clown haïtien) » qui inventait des histoires, des proverbes, mentait, sur la place du quartier Boa Vista pour quelques pièces qu’il comptait en fin de journée « comme un prêtre compte les péchés », comme un Jonas qui se disait en pensant à tous ceux qui ont été effacés définitivement quelque part sur une route d’exil, « Si je devais tomber, je tomberais en racontant. », donnerons-nous raison à Wendy qui, penchée chaque matin à quatre heure devant CPB One en avait conclu que « La vida es un algoritmo (…) (La vie est un algorithme) », ou entendrons-nous ces fictions de vérités crues ?


[1] C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien, Éditions Grasset

[2] Croire à l’incroyable. Un sociologue à la Cour nationale du droit d’asile. Smaïn Laacher, Éditions Gallimard, 2018

[3] Cette citation comme toutes celles de cet article sont issues du livre [3] C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien, Éditions Grasset