Et si les parcours migratoires d’aujourd’hui ressemblaient davantage à ceux d’hier qu’on ne l’imagine ? À partir de récits de vie, Manuela Martini fait dialoguer des trajectoires séparées par plus d’un siècle. Entre voyages fragmentés, obstacles et rencontres décisives, elle révèle la profondeur humaine et historique des chemins de migration.
Les routes migratoires hachées, la matérialité lourde d’accidents des déplacements, les difficultés dans la recherche d’un hébergement que peuvent connaître les migrantes et les migrants nouvellement arrivés en France font écho aux expériences de celles et ceux qui les ont précédés, bien avant l’ère hyperconnectée que nous vivons.
Dans cet article, vous découvrirez :
- Comment un jeune migrant d’aujourd’hui et un enfant parti en 1907 empruntent, à plus d’un siècle d’écart, des chemins étonnamment proches.
- De quelle manière les récits de Moussa, Lazare ou Domenico révèlent la part humaine, fragile et imprévisible des parcours migratoires.
- Pourquoi les migrations contemporaines restent faites de marches, d’attentes et de détours, loin de l’image d’un monde fluide et connecté.
- Comment une rencontre, parfois minuscule, peut changer le cours d’un trajet et rendre possible une arrivée.
- En quoi ces histoires invitent à regarder autrement les migrations, à hauteur de vies et d’expériences concrètes.
Lorsqu’on écoute des entretiens ou on lit des récits racontant de nos jours l’expérience du déplacement et les péripéties des itinéraires migratoires on ressent étrangement résonner l’écho de trajectoires migratoires plus anciennes, et on est alors frappé par un paradoxe. Malgré l’existence d’infrastructures de transport et de communication dont l’étendue est incomparable à celle du passé, dans ces histoires on retrouve, à côté de l’omniprésence des liens tissés via des téléphones portables, des épisodes de traversées de frontières de montagne à pieds, des voyages transcontinentaux en bateau, des trajets hachés par de longues étapes dans des sites intermédiaires. Loin d’appartenir à un passé révolu, ces segments de parcours migratoires constituent une réalité encore aujourd’hui très présente et partagée par quelques centaines de milliers de personnes migrantes vers l’Europe chaque année (1).
Le voyage. Quand passé et présent se confondent
Moussa, 22 ans, aujourd’hui brancardier en France mais originaire de la ville de Boké en basse Guinée, a vécu l’un de ces itinéraires semés d’écueils (2).
Il arrive en France adolescent en 2018 après un périple en car vers le Mali, puis au Niger et au Maroc marqué par des longues marches, l’ascension de montagnes, la découverte de la mer et un voyage en canot jusqu’à Malaga et un centre d’accueil de réfugiés à Cadix. De ce centre il « s’est sauvé » au bout de 15 jours pour prendre un train vers la France, Bayonne puis Paris et s’arrêter enfin à Nancy où dans un café trouve quelqu’un qui prend le temps de lui indiquer à quel bureau s’adresser et lui trace même la route pour s’y rendre sur un bout de papier.
En 1907, 110 ans plus tôt, Lazare Ponticelli, un petit garçon d’une dizaine d’années, quitte la maison où il est garçon de ferme et descend à pieds de ses montagnes des Apennins de Plaisance, en Italie du Nord, avec des souliers en bois qu’il s’est fabriqué tout seul. Son but est d’aller à Paris où est installée sa mère après la mort de son époux, survenue brutalement deux ans plus tôt. Lazare marche une quarantaine de kilomètres jusqu’à Plaisance, passe une nuit sur un banc de la gare puis monte sur le train qui s’arrête à Turin où il attend le train qui l’amènera à Modane avant de descendre, prendre un autre train au-delà de la frontière et arriver le surlendemain en région parisienne (3). Il y reste ensuite trois jours et deux nuits, avec une lire, un peu moins d’un franc, dans la poche, tout comme Moussa lorsqu’il arrive à Nancy. À la différence de Moussa, Lazare ne parle pas un mot de français. Un gendarme l’accompagne enfin au bout de trois jours à la gare, chez les Colombo, un couple d’aubergistes originaires des montagnes de la vallée du Nure d’où il était parti qui l’aideront à se loger et à se procurer des papiers plusieurs mois plus tard.
Par-delà les analogies de surface, la question qui se pose ici est celle de situer précisément les contraintes qui sont inhérentes au cadre institutionnel et à la matérialité du transit propre à chaque époque. Loin d’être une étape transitoire et donc de ce fait négligeable, ces premières phases, auxquelles des recherches récentes accordent toute l’importance qu’elles méritent, ont un rôle crucial dans l’insertion des individus en migration. La reconstruction de ce contexte du déplacement et des infrastructures humaines et technologiques indispensables pour porter jusqu’au bout le projet de mobilité permet de déchiffrer l’impact de l’arrivée et le déroulement du film migratoire qui s’ensuit.
Or, pour une large majorité des migrantes et des migrants arrivés en France depuis au moins un demi-siècle les moyens les plus rapides et technologiquement avancés ne constituent pas leur moyen de transport principal (4). Les trajets ne sont pas linéaires mais hachés, marqués par des détours, des déviations imprévues. Plus que l’avion, ce sont des voitures, des cars, des trains, surtout (et de manière quelques peu surprenante du premier abord), beaucoup de marches à pieds qui s’imposent à notre attention.
Même lorsque le déplacement est plus facile, les hommes et les femmes racontent volontiers le cheminement qui prépare le trajet migratoire, les imprévus qui ont marqué le voyage et ont réorienté un projet toujours longuement réfléchi et demandant de multiples ressources ; car les migrations requièrent des moyens matériels et des relations qui mobilisent aussi les familles et les proches. On sait désormais, et de nombreuses études historiques l’on démontré aussi pour les siècles passés, que ce ne sont pas les plus pauvres qui parviennent à migrer. Il faut savoir trouver les moyens financiers et relationnels utiles pour pouvoir envisager un projet migratoire, que ce soit lors des départs dus aux crises climatiques actuelles ou de la famine qui a frappé l’Irlande entre 1845 et 1852 à cause de la maladie de la pomme de terre, le mildiou. Une disette dramatique, qui a provoqué la mort de plus d’un million de personnes et le départ d’un million et demi d’individus vers l’Angleterre et l’Amérique du Nord (5), dans un pays qui en comptait environ 8 millions et demi en 1841.
Rencontres. Passé/présent de l’expérience migratoire
Lorsqu’on observe de près les trajectoires individuelles composant les vagues migrations vers la France qui s’intensifient dès le dernier quart du XIXe siècle, on découvre que ces ressources toutefois s’épuisent souvent pendant le voyage.
« J’ai débarqué à la gare de Lyon le 8 décembre 1960. C’était tôt le matin. Il faisait un froid de canard et je n’avais même pas de manteau. Avec seulement 10 000 lire en poche, je ne pouvais même pas me payer le billet de retour. Là j’ai pleuré. Le soir à 19h hures je ne savais toujours pas où dormir… Puis j’ai trouvé une chambre où loger, un travail et tout ça » (6).
Domenico Fangio, né à Castiglione Messer Marino dans les Abruzzes en 1941, est arrivé à 19 ans en France. Comme Lazare Ponticelli, il avait sans doute en tête quelques noms de migrants déjà installés et pouvant l’héberger, au moins temporairement. Ces chaînes migratoires alimentant des circulations transnationales plus ou moins fluides selon les périodes et les cadres institutionnels qui les régulent.
Elles peuvent s’accompagner d’offres d’hébergement, mais pas toujours, et dans tous les cas cela ne suffit pas à effacer les craintes et l’incertitude éprouvée. L’impact de l’arrivée s’accompagne de ce sentiment d’isolement exprimé dans les entretiens et que l’on aperçoit plus distinctement depuis les dispositions limitant les migrations de travail des années 1970.
Le moment difficile de la recherche d’un hébergement est surmonté dans ces récits par des rencontres, avec des parents, ou d’anciens migrants issus de la même vallée.
Les études récentes qui ont étudié les formes historiques de ces véritables champs migratoires qui se forment entre des régions parfois très éloignées – entre les montagnes des Apennins italiens et la banlieue parisienne, les vallées charbonnières des Pays de Galles ou Buenos Aires en Argentine – ont montré que ces réseaux ne fournissent pas seulement des informations et des intermédiaires facilitant le trajet, mais s’avèrent essentielles pour le placement professionnel une fois sur place. La première embauche se fait par l’intermédiaire d’autres migrants tout comme l’accueil et le logement.
Tout aussi essentielle est l’aide d’institutions d’assistance, d’associations et de bénévoles, « les mains qui se sont tendues » vers Monsieur Z, exilé d’Afghanistan et en France depuis plus de 3 ans sans y avoir des attaches familiales au départ (7). Ces organismes d’assistance sont également des centres informels du placement, comme cela a été le cas au XIXe siècle pour les jeunes domestiques provenant de province ou originaires d’espaces ruraux plus reculés encore de l’extrême Sud ou de l’Est de l’Europe (8).
Ces rencontres, ces échanges intenses sont des vecteurs incontournables d’expériences qui façonnement les cheminements de l’insertion. Les échecs et les impasses dans le déroulement d’une trajectoire professionnelle en dépendent aussi. Ces récits de vie migrante témoignent, bien que pudiquement, d’un élément recourant de ces parcours accidentés d’insertion : l’exploitation systématique des individus en attente de « papiers ».
Les histoires hachées qui ont été collectées dans différents lieux et situations depuis plusieurs années et présentées dans les Cahiers Personne.s nous parlent, enfin, de chemins toujours originaux de la mobilité, de destinées peu prévisibles pour les acteurs et les actrices qui pourtant les ont vécues. La force de cette belle collection de récits de vie migratoire tient à la richesse de la fresque qu’ils nous offrent à voir et à partager. Au-delà de la possibilité d’entendre la narration de la matérialité des déplacements que ces femmes et ces hommes migrants ont vécu aujourd’hui et dans le passé, ils nous permettent en même temps de saisir l’épaisseur et la densité des rencontres, des échanges, des voies possibles qui s’ouvrent.
Observer les trajectoires migratoires du passé ne nous permet pas tant à déterminer le parcours idéal d’insertion d’une population ou d’une personne migrante. Cela nous amène davantage à reconnaitre l’importance cruciale de ces rencontres dans le périple migratoire, car le propre de ces parcours est qu’ils se reconfigurent en permanence, par-delà les contraintes auxquelles les femmes et les hommes en migration sont confrontés au quotidien.
(1) Eurostat, Migrations and Asylum in Europe, 2024. https://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/interactive-publications/migration-2024
(2) Faire entendre la vérité – Un récit des Cahiers Personne.s – https://www.cahiers-personnes.fr/recit/faire-entendre-la-verite/
(3) J’ai reconstruit la biographie de Lazare Ponticelli, entrepreneur dans la construction et le montage-levage, connu principalement pour avoir été le dernier des « poilus » de la Première Guerre mondiale avant de s’éteindre en 2008 au Kremlin Bicêtre, dans M. Martini, Bâtiment en famille. Migrations et petite entreprise du bâtiment en banlieue parisienne au XXe siècle, CNRS éditions, 2016.
(4) Pour des reconstructions de traversées de femmes dans le contexte actuel voir Camille Schmoll, Les damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée, La Découverte, 2020. Même avant l’application de dispositif restreignant les migrations, la moitié des personnes provenant du Portugal dans la première moitié des années 1960 est arrivée clandestinement en France. Voir V. Pereira, dans Gisti, Plein droit, n° 84, mars 2010 « Passeurs d’étrangers », « Ni héros ni escrocs : les passeurs portugais (1957-1974) », https://www.gisti.org/spip.php?article1922
(5) F. Bensimon, L. Colantonio, La Grande Famine en Irlande, PUF, 2014
(6) Entretien réalisé en 2017 à Paris. C. Garrone Parisi, La traversée des Alpes. Récits d’Italiens en France, Paris, Editions Contrejours, 2017, troisième portrait, en toile de fond l’intérieur d’un restaurant.
(7) Le beau visage de la France – Un récit des Cahiers Personne.s – https://www.cahiers-personnes.fr/recit/le-beau-visage-de-la-france/
(8) M. Martini et P. Rygiel, « Des formes de médiation sexuellement orientées ? Lieux, institutions et acteurs du placement des travailleuses migrantes à l’époque contemporaine », Migrations Société, 127(1) 2010, p. 45-57. https://doi.org/10.3917/migra.127.0047.
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