Nous avons assisté à cet enregistrement à la fin du mois de novembre 2023. Moussa a été sans papiers en France pendant un certain temps. Originaire de Guinée, il est en France depuis 2018. Il a suivi une formation et est aujourd’hui, à 22 ans, brancardier.
Mon pays compte beaucoup pour moi. Je viens de la Basse-Guinée, de la ville de Boké. Une ville où c’était dur. Le voyage, j’ai jugé nécessaire de quitter. Je voulais subvenir aux besoins de mon père malade, qui a eu un AVC. Mon papa a voulu me sauver la vie, mais c’est plutôt moi qui vais essayer de le sauver. La Guinée est en Afrique de l’Ouest. Les couleurs : jaune, rouge et vert. Basse-Guinée, Moyenne-Guinée, Haute-Guinée et Guinée forestière. Un pays riche dans son sous-sol, mais mal exploité.
Ma ville de Boké est une ville minière où on exploite la bauxite. Mais les habitants ne bénéficient pas de l’exploitation du sous-sol. Ce sont des investisseurs, les Chinois, les Américains et le président qui empochent.
Je suis allé à l’école jusqu’à la 7e, au collège. Après, je n’ai pas pu continuer. J’ai sollicité de faire ce déplacement pour avoir un avenir meilleur. Ma sœur est décédée et ma maman aussi. De base, moi, je ne voulais pas bouger. Mais la situation me l’a imposé. L’idée n’était pas mon intention. La décision est venue d’un ami de mon père.
J’ai quitté la Guinée en voiture jusqu’au Mali. Très forte chaleur. Nous sommes passés par les pick-up vers le Niger. On a marché dans le désert pendant 15 h jusqu’à l’arrivée. Après, les passeurs nous ont proposé d’aller en Algérie. Mais nous sommes vite passés au Maroc.
C’est au Maroc que j’ai eu peur. Nous avons marché jusqu’à Nador. Il y avait des montagnes comme la lettre « I ». Plus de cent personnes, des femmes enceintes, des enfants, etc. Moi, je suis un garçon et eux n’ont pas peur, c’est cela qui m’a motivé. Nous avons dormi en bord de mer. J’ai vu la mer, ça fait du bruit, des vagues. Je n’avais jamais vu la mer. On a dormi sous les cailloux. La fraîcheur nous a tapés.
Je me réveille vers 3 h du matin. Les passeurs nous prennent. Nous étions le 10e canot. Il y a des zones sur la mer Méditerranée : zones marocaine, internationale, espagnole, etc. Dès les eaux internationales, certains ont appelé le Salvamento, la société de sauvetage en mer espagnole. Nous n’en pouvions plus dans le zodiac à 11 h du matin, sans boire ni manger. Je monte dans le bateau. Tout le monde était content. Moi, je me suis endormi jusqu’à Malaga.
Là, il y avait des Croix-Rouge qui nous attendaient. Dans le terrain de basket, nous étions plus de 500, chacun avec son petit lit, des biscuits et une bouteille d’eau.
Le lendemain, des bus s’arrêtaient, prenaient les gens, séparaient les mineurs et les majeurs. C’est là que je me suis séparé de l’ami de mon père. J’ai été amené à Cadix, pas loin de Bilbao. J’y suis resté 15 jours, après je me suis sauvé. Je ne comprenais pas trop la langue et ce n’était pas trop ma destination.
Je suis monté dans un train jusqu’à Bayonne. Là, c’était tendu un peu. Plein de monde en fin d’année, des familles, la police qui traînait. C’est là que tu fais confiance aux gens. On est rentré dans un bar pour se réchauffer et boire quelque chose de chaud. On a cherché la gare. Destination : Paris.
Arrivé à Paris, là, cela commence. Il y avait des gens qui dormaient dehors. Je demandais aux gens, ils me déprimaient. Je me demandais si j’avais bien fait de venir. Mais je ne m’adressais pas aux bonnes personnes. Peut-être qu’ils ne savent pas où se renseigner.
Restant à la gare, je monte dans un train qui partait. C’est comme ça que je me retrouve à Nancy, en restant dans les toilettes fermées. Nous n’avions rien pour payer le train. Je descends à la gare de Nancy. Je ne connais personne. Je regarde autour de moi.
Ma chance était que je savais un peu m’exprimer en français. (La Guinée a été colonisée par les Français). Ce sera plus facile pour m’intégrer. Je rentre dans un bar et un monsieur me renseigne sur où je dois aller pour m’enregistrer. Il me montre le conseil départemental. Il avait une carte, il a pris un marqueur et il a tracé le chemin.
Je me trouve à l’entrée du conseil départemental et je parle à l’accueil. J’avais froid, j’étais fatigué. Une personne vient me chercher. Ils ont appelé le SAMIE (Service d’Accompagnement des Mineurs Isolés Étrangers), pour les primo-arrivants. Un éducateur est venu me chercher.
Trois jours après, j’avais une évaluation à faire. J’ai raconté mon histoire. Ils ont émis des doutes.
À la deuxième évaluation, l’Armée du Salut m’a transféré dans un centre à Nancy. Je suis resté là-bas pendant huit mois. Cela demande de la patience. Des gens n’y arrivaient pas et partaient. Je suis resté huit mois à ne rien faire. Ils nous ont proposé de faire les tests osseux.
J’étais pris en charge et suivais des cours de français. Bernard et Colette, des bénévoles rencontrés, m’ont dit que je devais aller à l’école. C’est eux qui m’ont donné l’espoir.
Je suis allé dans une école catholique, Marie Miraculée, pour suivre une formation Service de proximité et vie locale. J’ai eu un bac avec mention assez bien. Ce diplôme m’a ouvert beaucoup de portes. Un diplôme vers le social.
Avant, j’avais passé un bac chaudronnerie, mais ce n’était pas ma place. Après, j’ai décidé d’être brancardier. Et je suis aujourd’hui brancardier.
Je suis en France, loin de mon père. Sûrement qu’il y a quelqu’un qui en prend soin. Faire cela ici, c’est aussi comme m’occuper de mon papa. Mon bac SPVL m’avait ouvert cela en faisant des stages dans les Ehpad. C’est un métier qui part vers les gens.
Pour les papiers, le début a été dur. Dès que j’ai été reconnu comme mineur, c’était comme avoir une étoile qui veillait sur moi.
À ma majorité, la préfecture m’a donné un récépissé pour six mois. Mais au bout de deux mois, la préfecture m’appelle pour donner la carte. Mon éducateur n’avait jamais vu ça. Il y a des gens qui attendent des années. Et je l’ai eue. J’ai reçu ma carte en 2020. Puis, de renouvellement en renouvellement. Avant-hier, j’étais en titre accessoire étudiant, et je vais me mettre salarié.
Vu l’actualité, pour le moment, je ne peux pas trop me projeter. Mais là, je me concentre sur ce que je fais.
Je n’ai jamais eu d’amende depuis que je suis en France. Je n’ai pas peur de la police.
Je n’ai pas de nouvelles de l’ami de mon père. Cela me rappelle le trajet, qui était un peu « tragédique ». Mon papa marche avec une béquille. Quand j’ai un peu, j’envoie un peu d’argent pour ses médicaments. La Guinée me manque, mon père me manque, mais je n’ai pas fini de me construire ici. Pour faire ce déplacement, il me faudra plus de stabilité.
Je trouve que ce débat est mal compréhension. Les politiques se focalisent sur une minorité de personnes pour globaliser. Ils ne prennent pas le côté positif des migrants. C’est déplorable. Il n’y a pas que l’Afrique qui migre. Tout le monde migre. La migration apporte. J’ai des fiches de paie et je cotise. Si on cotise et qu’on coupe les aides pour les autres, alors il ne faut pas prendre les cotisations. Nous cotisons pour ceux qui ne peuvent pas travailler. D’autres avaient cotisé pour nous avant.
On a monté un collectif de jeunes migrants pour mettre en lumière la souffrance des jeunes. Les gens ne voient que des chiffres. Nous voulons mettre les choses en lumière. Aujourd’hui, il y a des gens qui ont accueilli des migrants chez eux alors qu’avant, ils avaient peur.
Il y a une minorité qui salit l’image des migrants. Nous avons même réussi à voir le préfet pour lui dire que nous sommes là pour travailler et contribuer. Il nous faut juste le papier. Il y a des employeurs qui sont prêts à employer. La seule chose qui bloque, c’est la préfecture.
J’ai accompagné quelqu’un au SPADA de Nancy. Un jeune homme qui a une conseillère qui s’occupe normalement de son dossier. Cette personne ne décroche pas. Il vient le matin et il dit vouloir voir sa conseillère. Il dort dehors et on ne lui donne pas le droit de s’expliquer. Cela fait un mois qu’il dort dehors et il n’est pas le seul. Si tu choisis que tu veux faire du social, sois sociable. Tu es payée pour écouter les gens, pas pour prendre un café derrière ton ordinateur. J’ai pensé à cela toute la nuit.
C’est horrible de ne pas prendre en considération une personne.

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