Dans les récits des Cahiers-Personne(s), il a été saisissant de lire combien ces mots – mis en exergue – du sociologue américain Everett Cherrington Hughes résonnent. À leur lecture, j’y ai trouvé trois forts échos de ces mondes du travail sur lesquels j’enquête ; et en particulier, ceux du travail des personnes étrangères et sans-papiers. Je voudrais revenir en quelques lignes sur ces échos qui ressortent de la lecture des textes et qui les unissent aux objets d’étude que je construis et articule, et qui m’amènent à restituer certaines intelligibilités des mondes sociaux dans lesquels nous vivons et existons.

Écho no. 1. Un travail aliénant

Le premier écho que j’ai retrouvé à la lecture des récits a été celui d’un travail aliénant, notamment parce qu’il altère les rapports à soi et aux temps. Tout d’abord à soi – et comme il est aliénant –, le travail emmure le quotidien dans un cycle perpétuel où toujours il recommence. Il porte aussi atteinte aux corps quand il se fait trop lourd, trop éreintant et qu’à cause de lui on devient porteurs de handicaps. Ensuite, le travail altère le rapports aux différents temps sociaux, chassant à jamais les heures perdues pour aller travailler et revenir avec quelques maigres gains, des heures aussi faites en « recherches pour si peu de travail ».

En outre, les situations de travail rencontrées et décrites par les personnes sous-tendent à  la fois l’histoire et l’évolution du travail des personnes étrangères en France, et la multiplicité des figures laborieuses que contient cette histoire. Il est ainsi frappant de retrouver dans les trajectoires les traces de migrations de travail ancienne, notamment celles d’hommes originaires d’Afrique de l’Ouest.

Mais surtout, ces morceaux de trajectoires lues et écoutées, relatent certaines transformations et mutations des marchés et organisations du travail : celles qui conduisent à  la fulgurante dégradation des conditions d’emploi et de travail à  travers la multiplication de formes d’emploi dites atypiques allant du Contrat à  durée indéterminée à  temps partiel aux « contrats intérim qui se succèdent ».

Ces trajectoires morcelées, ces carrières empêchées – ancrées dans les secteurs emblématiques et gourmands d’une main-d’oeuvre immigrée (et souvent sans papiers) qu’il s’agisse du travail domestique, des services à  la personne, de l’hôtellerie-restauration, de la construction, du nettoyage industriel, ou encore de la propreté, du secteur médical, etc. – disent aussi quelque chose d’un état de l’emploi, en France, et des illégalismes de plus en plus nombreux qui en constitue sa matrice.

Écho no. 2. L’attente des papiers

Si les personnes que j’ai interrogées pour mes travaux de recherche m’ont bien souvent dit que le travail était tout à a fois la raison d’un départ, la destinée d’une arrivée, il cisaille aussi ce qu’elles ont été et auraient pu être, car quand « les papiers bloquent », « la chose la plus précieuse, c’est le temps ». C’est le deuxième écho. D’une part, il n’est pas du tout facile de trouver du travail quand on ne détient aucun titre de séjour et a fortiori d’autorisation de travail. D’autre part, c’est comme si tout ce qui les définissait était irréductible à « cette impression de n’être réduit à rien ». Car, « sans-papiers, c’est une maladie visiblement » qui vient mettre au banc, brouille la place qu’on a et que l’on pense de soi au sein de la société, dans un déni total de nos droits.

La conséquence, je l’ai retrouvée sur mes terrains de recherche, matérialisée dans cette difficulté renforcée d’accès à un titre de séjour pérenne, titre qui permettrait d’obtenir des droits et un statut social, administratif… reconnu. Déjà les conditions de la circulaire du 28 novembre 2012, dite aussi circulaire Valls, témoignaient d’un tri entre les personnes selon des logiques de la performance et du mérite[4]. Il en découlait des situations inextricables : des vies bloquées, arrêtées, car toujours sur le fil d’un renouvellement du titre de séjour temporaire qui pourrait ne pas avoir lieu. En outre, parce que « toutes ces lois […] traumatisent », il est particulièrement difficile de se repérer dans les différents textes réglementaires et de loi que constituent le droit des étrangers.

Drôlement sophistiqué, il perd, il embrouille, devient une géométrie variable à mesure que les expressions du pouvoir discrétionnaire et de l’arbitraire s’entremêlent –différemment, mais toujours avec complexité – d’une préfecture à l’autre, d’une technocratie à l’autre.

Pourtant, contrairement à ce qui peut être dit, si la régularisation est une faveur qui suppose des conditions, elle est avant tout un octroi de droits fondamentaux et sociaux, ceux-là mêmes au fondement de l’État de droit et de la démocratie française.

Écho no. 3. S’engager et résister malgré tout

Contre ce qui est décrit et vécu comme des injustices et des discriminations, « c’est une guerre froide » qui s’engage et qui structure en partie les trajectoires, et qui constitue autant de formes et d’actes de résistance. On y découvre alors des formes d’engagement plus ou moins audibles à la lecture des récits, dans le croisement des regards, dans les échanges des questions. Il y a les engagements au départ en migration, ceux de l’arrivée en France. Il y a aussi tous ceux pris au travail, ou encore ceux qui donnent forme et cohérence à soi-même, et qui peuvent conduire à la lutte pour un travail digne, pour les papiers.

Au milieu des années 2000, la grève du travail réapparaît dans les mouvements protestataires des personnes sans-papiers et devient une nouvelle manière de lutter pour les papiers, de revendiquer ses droits. Alors, la grève du travail s’inscrit dans un mouvement plus large et plus global de reconnaissance de soi et des libertés qui y sont associées. Ce faisant, elle émerge aussi comme espace discursif et fait naître la figure du « travailleur sans-papiers ». À la fois lieu de déconstruction, de (re)construction et de (re)création d’une identification positive – et qui a des effets réels et performatifs –, elle articule une manière de « reprendre racine ».

Ces textes, ces récits de vie recueillis dans les Cahiers-Personne(s), sont enfin –et aussi – le moyen d’une pensée par cas : en réinscrivant ces bouts de trajectoires dans des contextes historiques et socio-économiques plus larges, en les reliant à mes objets d’étude. Ainsi, cet exercice d’analyse et d’écriture, s’il se dérobe aux usages des écrits académiques desquels je suis familière, il invite à saisir l’écriture et le texte sous une autre forme : celle d’une mise en échos des récits et de l’analyse scientifique qui rend, d’une autre manière, intelligible le monde social – et sensible – qui nous entoure.