Cette peau qu’il fallait trouver, retrouver, sauver, restaurer, à force d’avoir été découpée pour être donnée. Cette peau « excisée » pour être « donnée en mariage », « forcée au mariage », « proposée à une personne plus âgée ». Cette peau « battue » par cet « homme qui avait déjà une autre femme mais qui était plus âgée que moi. Mais Dieu merci, je n’ai pas eu d’enfant. »

Qui était, qu’était, cette personne fuyant la Guinée-Conakry arrivée ici pour passer tant et tant de nuits à même le sol de France ? Elle le connaît mieux que beaucoup, ce sol dur et froid, ce sol de gare qu’il faut quitter, lui-aussi, à la tombée des rideaux de fer pour aller quelques mètres plus loin, sur un bout de trottoir. Femme seule dévisagée par bien des regards en pays étranger. 

« (…) des maux de tête », « le dégoût », « des stress »… « je ne me sens pas bien dans ma peau. » Et cette expression qui revient : « je suis quitté. » Ces trois mots qui nous font tout entendre à la fois. La fuite d’un foyer de réclusion et de soumission, la fuite d’une coutume étouffante, la fuite d’un pays, la fuite d’une famille, mais aussi la fuite d’elle-même, de cette dépossession d’elle-même. Se quitter pour, espère-t-elle, se retrouver, se trouver peut-être, retrouver sa peau, son corps, elle-même.

Les mots de Fatoumata, une si longue ligne de vie

Qui était, qu’était, cette personne fuyant la Guinée-Conakry arrivée ici pour passer tant et tant de nuits à même le sol de France ?

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Six années passées en France et une errance qui se poursuit pendant des mois et des mois, d’hébergements dangereux en soutiens clandestins, qui la conduisent dans d’autres zones d’ombres à la merci des mêmes soumissions et de bien d’autres, devenant de-ci, de-là, garde d’enfants, cuisinière, bonne à tout faire, sous les regards et les gestes insistants parfois de l’homme de la maison, en échange d’un pan de toit. 

Dans ce « je suis quitté », nous avons entendu comme un abandon. Le monde avait depuis si longtemps abandonné Fatoumata. C’est lui, le monde des femmes et des hommes, qui avait l’avait quitté.

Alors, au-delà de toute persévérance, faut-il que ce soit la chance, à la fin, la chance d’une rencontre enfin heureuse, d’une rencontre simplement compatissante, attentive, qui tende une main secourable pour saisir les mains si fatiguées de Fatoumata pour l’aider à enfin sortir de ce fleuve sauvage qui coule partout où les êtres humains se laissent aller à se faire tant de mal, de ce fleuve qui coule partout, sur tous les continents de la planète jusque dans notre rue ? Une assistante sociale, une gynécologue, de l’écoute, de l’accompagnement, du soin. Pourtant « (…) je ne fais pas trop confiance à quelqu’un. Je ne porte pas facilement ma confiance à quelqu’un. Je suis vraiment dans ma peau. Avant d’avoir vraiment confiance à quelqu’un, il faudrait bien que je te connaisse. Donc, par rapport à tout ce que j’ai vécu ici, je suis renfermée sur moi-même. »

Mais à force de temps, d’écoute, de mots, Fatoumata a fini par saisir ces mains tendues, et aujourd’hui, loin encore, bien loin, de l’apaisement et de la sécurité, nous avons tout de même entendu « (…) aujourd’hui, je peux dire Dieu merci, parce que je me sens vraiment dans ma peau en fait, dans ma peau de femme (…) Donc pour l’instant, je peux dire ma vie, c’est pas haut, mais je me débrouille pas mal quoi. Je suis en fait, je ne sais pas ce que la vie me réserve après, mais pour l’instant, quand même, ici, je m’y plais. Et je veux vraiment rester. »

En écoutant Fatoumata, le temps de cet entretien, les jours suivants, en écrivant ces quelques lignes, essayer d’imaginer, de se mettre à sa place… Impossible. Alors, ne plus voir qu’une seule question. Comment ces deux mains, ce regard fragile, cette voix simple, ont-ils pu, ont-ils eu la force, de tant et tant de jours, de mois, d’années, d’un aussi long chemin, si seuls, au milieu de tant et tant de périls… Et pourtant. 

Il a fallu tant de force à Fatoumata pour qu’il nous soit donné d’entendre cette histoire.