Ardjana, Nertila, Rovena, monsieur Zadran, Madame Koné… vos paroles de souffrance, de colère, d’espoir aussi, recueillies dans les Cahiers Personne.s, sont celles de « personnes » d’êtres humains ; mais cette qualité–là d’être nos semblables, avec qui l’on peut parler, s’écouter, elle vous est trop souvent déniée, refusée, lorsque, au terme du parcours du combattant qui vous a jeté du côté de l’Europe, sur les rivages de la Méditerranée, dans les montagnes frontalières, vous voilà devenus des « migrants » : en français, c’est un adjectif, qui veut dire « en train de migrer ». Mais devant « migrant » (importé de l’anglais) on oublie le mot « personne ».
Les mots portent un sens, des idées, des préjugés, des représentations ; ça se complique quand un même mot (« personne ») porte des significations opposées ! C’est pourquoi je trouve très pertinent le titre des Cahiers « Personne.s » : ici, en France, dans ce pays qui s’est voulu et pensé « patrie des Droits de l’Homme » (époque de la Révolution Française 1789) vous avez souvent ressenti l’impression de n’être «personne» dans nos rues, sur les trottoirs de nos villes, dans les couloirs de nos administrations, un numéro de dossier, ou bien d’être un « étranger » dérangeant, peut-être dangereux dans certains regards.
Ce mot «personne» à double sens qui qualifie aussi bien une personne humaine, un être vivant en chair et en os, de joies et de peines mais aussi « personne » – « circulez, il n’y a rien à voir » – il n’y a personne dans ce lieu, personne sur ce trottoir, dans cette file d’attente, dans les pages de ce dossier de demande d’asile.
Et comment passer de « personne » / « vous n’existez pas pour nous » à une personne, un visage, un «Autre que moi», comme le disait le philosophe Lévinas ?
Toutes les personnes bénévoles qui témoignent aussi dans ces récits d’exil, qui ont ouvert leurs portes, pris sur leur temps, nous montrent ce chemin où l’Autre devient un humain, un semblable.
Mais d’abord, je voudrais approfondir le sillon des mots, de leur juste sens.
« Mal nommer les choses, écrit le philosophe Camus, c’est ajouter au malheur du monde ». Il dit « les choses », au sens général de ce mot, qui inclut aussi… les gens ! Décidément, la langue française est bien compliquée, même pour les français ! Sa simplification, les sigles, les anglicismes si pratiques par leur concision, ne nous aident pas à savoir clairement de quoi, de qui l’on parle.
Depuis une dizaine d’années, le mot anglais « migrant » est venu recouvrir toutes les autres manières de parler des étrangers en migration et aussi des personnes immigrées, c’est-à-dire des personnes «nées étrangères, à l’étranger» (définition de l’INSEE, l’institut national qui produit des statistiques publiques). Ce mot-valise, ce mot «attrape-tout» s’est imposé dans le débat public sur l’immigration et l’asile, il a même été adopté par de nombreuses associations qui aident les personnes «en migration».
Pourtant, selon moi, ce mot est dangereux :
– parce qu’il évacue la qualité de « personne humaine» – «ce matin, 4 migrants sont morts dans la traversée de la Manche» France Inter 3/4/2025 ; à force d’employer cet adjectif, on oublie plus facilement que chaque «migrant» est une «Personne» ; cela devient plus facile de supporter ces informations si récurrentes (au moins 10 000 personnes se noient chaque année en Méditerranée) ; et justement la généralisation du terme «migrant» s’est produite à partir de 2015/2016 au moment de ce que l’on a nommé «crise migratoire» alors que des centaines de milliers de Syriens, Irakiens, Afghans ont franchi les frontières terrestres de l’Union Européenne vers des États européens, certains d’abord accueillants (Allemagne, Angela Merkel : «on va y arriver» – Suède, Norvège) mais qui très vite ont décidé, tout comme l’ensemble de l’UE, de «sous-traiter» la «gestion» du «stock» de demandeurs d’asile à d’autres pays , la Turquie en particulier qui, à partir de 2016, a «accueilli» (retenu) 4 millions de personnes exilées , protégeant ainsi l’UE. C’est aussi depuis cette période que les pays dits de transit (Maroc, Turquie, Tunisie, Libye…) ont pu selon les besoins de leur politique étrangère , utiliser ces «migrants» comme moyen de pression sur des pays européens voisins en ouvrant d’un coup leurs frontières, laissant franchir les barbelés (Ceuta), cessant leur surveillance en mer (Libye, Tunisie)… Ces «migrants» ainsi déshumanisés sont alors devenus des moyens de pression , presque des armes d’une guerre diplomatique…
– parce qu’il conforte le sentiment de «vague migratoire» (envahissement) : un migrant est une personne en train de migrer ; employer ce terme systématiquement, c’est accréditer cette idée d’une arrivée incessante d’étrangers en situation irrégulière, «sans papiers» et donc «persona non grata» (indésirables) ; or, la très grande majorité des étrangers qui vivent en France s’y sont installés, pour beaucoup de très longue date, ils se sont enracinés, se sont «intégrés», ont fondé des familles et leurs enfants, nés en France, sont français. Ce sont des «immigrés», c’est-à-dire des «personnes nées étrangères à l’étranger» selon la définition de l’INSEE (près de 8 millions de personnes auxquelles s’ajoutent leurs enfants et petits-enfants, soit 7,5 millions) ; Ils ne sont pas des «personnes en migration» qui représentent de l’ordre de 330 000 personnes en 2025 en France.
– parce qu’il conforte les peurs : le mot-adjectif « migrant » qui a envahi le débat public et les discours des responsables politiques, de plus en plus assorti de qualificatifs provoquant rejet et peurs, tels que «sans-papiers», «délinquants» , potentiels terroristes (pourquoi pas !!), etc. est un mot qui amalgame et mélange toutes les catégories d’étrangers – qu’il soit en situation régulière ou non, installés en France depuis des dizaines d’années ou depuis 3 mois, et tous les motifs de séjour en France : demander l’asile, rejoindre sa famille, faire des études, venir travailler… Tous des « migrants » !
Sans compter que les plus indésirables de ces «migrants» sont originaires d’Afrique noire et du Maghreb et le plus souvent musulmans (cf. le traitement privilégié que l’UE a réservé aux demandeurs d’asile Ukrainiens – l’asile temporaire – dont il n’a jamais été question pour les Soudanais ou Congolais fuyant des zones de guerre intense).
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Dans le domaine de l’immigration, les personnes habitent dans des colonnes de chiffres, s’habillent de catégories administratives, marchent sur le fil des courbes, se perdent dans des schémas.
Elles sont des « flux » (celles qui arrivent, qui partent… ou… se noient, celles qui perdent la vie en chemin, dans le Sahara, en Libye, celles-là on ne les compte pas) ; elles sont des «stocks» : celles qui résident ici depuis… moins d’un an, plus de cinq ans, plus de dix ans… Celles qui finissent par avoir des «droits» et d’abord le premier d’entre eux, vu d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine : le droit au séjour, même sous sa forme la plus fragile et déchirable, le fameux «récépissé».
Ces statistiques froides et par nature «impersonnelles» ont au moins le mérite de produire de façon scientifique des nombres vérifiés, par nationalités, par sexe, par âge, etc. Elles s’appuient sur des termes précis, qui permettent des comparaisons entre pays européens et de l’OCDE.
Elles montrent, ces statistiques, qu’il n’y a pas de «raz de marée» migratoire et que la France se situe dans la moyenne des pays de l’UE ; pas non plus de «grand remplacement» de la population française mais, comme le dit François Héran, professeur au Collège de France, «une lente infusion» qui a progressivement transformé les visages de la population française, et fait de la France un pays de diversité (un quart de la population a au moins un grand parent étranger).
Cette diversité caractérise au XXIème siècle la plupart des pays développés de l’OCDE, en particulier de leurs métropoles.
Ces statistiques pourraient éclairer les choix des politiques publiques d’accueil et d’intégration ; dans les faits, depuis des années, elles s’accompagnent de murs et de barbelés physiques aux frontières de l’UE, d’une surveillance sans cesse accrue des mers et des frontières terrestres avec pour principal résultat de plus en plus de morts et de disparus, de plus en plus de risques encourus par ceux qui ont «pris la décision» de «tenter l’aventure» à la recherche d’une vie meilleure.
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