– (…) L’assemblée générale vous demande de renoncer spontanément, au nom de la discipline prolétarienne, à la salle à manger. Personne à Moscou n’a de salle à manger.
– Pas même Isadora Duncan, claironna la femme (…)
– Et pour ce qui est de la salle de soins, continua Schooner, on peut très bien la réunir avec le cabinet.
– Ah, fit Filip Filipovitch d’une voix étrange, et où prendrai-je mes repas ?
– Dans la chambre à coucher, répondit en choeur le quatuor. »
Mikhaïl Bulgakov, Coeur de chien.
Nous n’avons pas demandé à Nazira, Bora, Jean-Climaque, Alwand et les autres membres des familles logées dans ces maisons partagées de l’association Tabitha Solidarité si ces logements leur avaient évoqué les fameux « Kommunalka », ces appartements communautaires de l’époque soviétique, qui, après avoir été une réponse improvisée à la pénurie de logements dans la période d’industrialisation, avaient été théorisés comme un mode d’habitat adapté à l’« homo sovieticus » et en vérité, un redoutable dispositif de contrôle social.
Ici dans les environs de Rennes, nous rencontrons des familles, complètes ou séparées par la migration, qui se partagent les chambres comme autant d’appartements, et font un usage commun des pièces de vie.
Echos d’une « Kommunalka » Bretonne…
Jean-Climaque nous dit le temps qui passe, la recherche d’un emploi, les tentatives de voyage du reste de la famille, les relations qui se tissent, la vie en communauté, les enfants qui grandissent dans une maison étrange aux regards de leurs camarades de classe…
Mais ici, ce que révèlent rapidement quelques échanges, c’est le réconfort, les solidarités et le retour à la liberté, qu’offrent ces logements communautaires. Là où la migration est marquée par une infinie solitude, où l’interdiction de travail isole et désole, ces communautés réconfortent et créent du lien. On y vient de loin, du grand sud comme de l’Est. On y apprend une communauté bien plus large que la France, un vaste horizon comme le monde en migration. On y goûte aux cuisines d’ailleurs. On y parle en Français, cette langue qui devient la langue de ces petits territoires enclavés dans la République, au seuil de celle-ci pour celles et ceux qu’elle n’a pas encore admis sur son territoire.

Ces « Kommunalka » sont d’autant plus des maisons de libération que leurs habitants ne sont pas laissés à eux-mêmes. Un essaim de bénévoles passe de maisons en maisons, qui pour s’occuper du bâti, de son organisation, de ses fluides, de sa logistique, qui pour accompagner une famille, dans ses démarches administratives, la scolarisation des enfants, la découverte de l’environnement. Malgré cela, les journées peuvent être longues, à voir la France autour qui vit, qui vit pleinement, pendant qu’elle continue de vous dire non, plus-tard, peut-être, si tu réussis à ne pas être expulsé… Alors pour celles et ceux qui y sont comme reclus, l’envie toujours, la volonté constante, de travailler, d’aller elles et eux aussi d’un bon pas chaque matin, en sortant de cette maison partagée, construire leur vie autant que ce pays qui est juste au seuil de leur « kommunalka » bretonne.
