Une vie qui semble se dérouler le long de quelques rues, une vie qui peine souvent à sortir de son appartement, sinon pour ces périples quotidiens d’un emploi en intérim à un autre, d’un ménage à un autre, au prix d’innombrables heures de marche et de transports en commun.
De tout à trac, comme ça, il sera d’abord question de ces 17,44 euros de prime d’activité, bien peu pour compléter un salaire qui ne cesse de fluctuer entre basses et mortes eaux. La vie ne porte pas loin lorsque l’horizon se mesure à quelques centimes près. Pourtant, qu’est-ce qu’Hélène ne ferait pas pour sa chienne, ses deux chats et ses deux lapins, qui cohabitent dans son petit appartement.
Depuis l’enfance, avec ses douze frères et sœurs, entre un père violent « que son vélo ramenait de l’usine plus qu’il ne ramenait son vélo » et une mère dont elle ne sait plus ce qu’elle faisait avant de se consacrer entièrement à la vie domestique, jusqu’au restaurant Voltaire ouvert par le CCAS, en passant par un mariage brutal avec un homme sans papiers, qui quitta la vie commune du jour au lendemain au retour du mariage, et ces « hommes avec lesquels il n’y a aucun respect »… sans compter les petits boulots après lesquels il faut courir autant que derrière les innombrables démarches et procédures administratives pour faire valoir quelques droits, d’un bout à l’autre, ce sont les animaux qui accompagnent Hélène.
Ce sont eux, ses animaux, qui la poussent à sortir quand rien ne l’y oblige véritablement. Sortir avec eux, ce n’est pas le réveil de 4 h 50 pour aller faire quatre heures de nettoyage dans un fast-food, puis repartir dans l’après-midi pour un autre travail de quelques heures. Sortir avec eux, ce n’est pas répondre au SMS de Pôle emploi qui convoque à un rendez-vous sans tenir compte des horaires décalés ni des temps de transport. Sortir avec eux, ce n’est pas répondre à cette proposition de Pôle emploi d’aller passer un entretien à Toulouse en devant payer soi-même le billet de train et l’hôtel miteux.
Non, « j’ai ma cause à moi, c’est aider les animaux », nous dira Hélène. Quitte à devoir aller en Dordogne pour trouver cette chienne repérée sur un réseau social. Mais cela n’a pas de prix. Et « quand ça manque, je préfère donner à manger à mes animaux plutôt qu’à moi ».
Ils n’ont pas de prix, ces animaux qui sont son seul loisir. Ils n’ont pas de prix, contrairement à cette violente brouille entre les treize frères et sœurs, au décès de leur père, pour se partager environ six cents euros chacun d’héritage — somme à laquelle elle aura fini par renoncer.
Elle n’a pas de prix, cette chienne qui lui remonte le moral.
« Je préfère être accompagnée d’animaux que d’un homme. J’ai fait deux fausses couches provoquées. J’ai été frappée. Mes animaux, ce sont mes enfants. Personne ne va toucher à mes animaux. »
Alors, au moment de nous quitter, Hélène nous reparlera de ces 17,44 euros de prime d’activité, du fait qu’elle aimerait bien avoir de l’argent pour aller au cinéma, aller à la plage avec sa chienne, ou aller revoir la personne qui la lui a donné – tout en nous reconduisant par ces quelques rues et passages qui semblent enfermer chaque pas de son existence.
