Dans la petite cuisine, ce sont deux grandes marmites dignes d’un repas dominical qui sifflotent en laissant échapper à tour de rôle un petit nuage de vapeur, pendant que dans le hall d’entrée vous n’avez pas pu ne pas voir ces sacs de farine alignés. Chez Colette et Bernard, c’est tous les jours dimanche pour une quinzaine de lycéens qui sont venus de loin, de très loin, non pas pour partager ce repas, mais pour avoir, ne serait-ce que, pour certaines et certains, qu’un repas.

C’est ainsi que nous verrons en deux petites heures passer Ibrahima, Angielin, Draman, Ramsi, Karim, ou encore Best et Johatan, qui prendront quelques minutes pour nous raconter brièvement ce qui les a conduits ici.  En France depuis quelques mois ou plusieurs années, leurs mots décrivent les chemins d’errance de migrations ô combien dangereuses. Depuis le Mali, le Niger, la Sierra Leone, depuis le Kosovo, l’Albanie ou l’Azerbaïdjan, avec un oncle ou un ami, juste un binôme qui prend souvent la route à pied, et qui en rencontre d’autres, souvent au gré d’offres de transport de passeurs en tous genres et toujours de mauvais genre. Des mois, parfois des années, pour faire ces milliers de kilomètres. La mise en esclavage en Libye pour certains, les rachats de compagnons, les tentatives omniprésentes des réseaux de prostitutions de main mise sur les femmes. Et comme un mirage aperçu au loin au-dessus de la Méditerranée, un chemin pas moins chaotique à travers l’Europe. De Lampedusa ou d’un sauvetage en mer, de camps de réfugiés en errance à pied, en car, en train, de passage de montages en passage de frontières rétablies entre la France et l’Italie, d’escales en gare ou nulle-part…  Et lorsque, à force de milliers de pas, de milliers de jours, chacune de ces vies est arrivée, sans jamais l’avoir su à l’avance, sur une terre jamais promise mais tant espérée, l’errance va se poursuivre, pendant des années encore, d’une administration à l’autre, d’un statut à l’autre, à la recherche d’un bout de papier.

Mais ces jeunes gens ont en commun d’avoir en plus de leur incroyable persévérance, de leur courage, de leur intelligence, eu la chance de croiser quelques mains bienveillantes qui auront trouvé un toit, parfois une caravane ou même une tente, accompagné dans les sables de procédures faites comme pour égarer, simplement donné à manger. Ces jeunes gens ont en commun d’avoir trouvé ou retrouvé le chemin de l’école, du lycée en l’occurrence. La plupart en sont à leur deuxième formation, n’ayant pu obtenir un droit au travail malgré un diplôme en poche et des promesses d’embauche. Car non, il ne suffit pas d’avoir appris le français, validé un diplôme et trouvé une entreprise, pour pouvoir être autorisé à travailler en France…

A 16 ans passés, l’éducation nationale se réfugiant derrière le dépassement de l’âge de l’obligation scolaire, l’association Un toit pour les migrants a su nouer une relation de confiance avec le lycée professionnel Marie Immaculée, qui scolarise plus de cinquante de ces jeunes migrants, dont nombre auraient souhaité poursuivre des études générales. Mais désormais, diplômés ou doubles diplômés, en cuisine, en plomberie, en animation, plâtrerie, peinture ou encore en accompagnement de personnes âgées, toutes et tous sont loin d’être arrivés «chez eux », à bon port.

Alors, pour retrouver des forces, pour se redonner du courage, ils se retrouvent tous les midis de la semaine dans cette arche arrimée au Quai de la Bataille, en contre-bas duquel passe les trains par lesquels ils sont nombreux à être arrivés. 

Il y a de la place pour toutes et tous autour de la table de la République de Colette et Bernard !