Quand elle accompagne sa fille au basket avec, dans les bras, son petit frère. Quand elle arrive en transports en commun, et non en voiture. Quand elle demande à sa fille de partir sans pouvoir rester avec les copines, parce qu’il faut marcher pour rentrer. Elle se sent doublement vue, à attendre le bus dans le froid, avec ses enfants.
Enfants de père absent
Comment Keïssa fait face quand élever ses enfants seule implique tant de sacrifices ?
L’absent ne se voit pas. Alors c’est elle qu’on voit.
C’est elle qui porte le stigmate de cette absence. C’est elle qui est seule — comme un défaut, une lacune, une responsabilité.
Doublement vue, et doublement présente.
Une présence de chaque instant, comme l’appellent tous les enfants.
Ce que nous avons sans y penser — cette aide, ce relais, ce soutien — nous empêche souvent de voir ce que d’autres vivent en permanence. Comment voir, quand on vit dans une « famille normale », lorsque qu’on peut compter sur un ou une autre pour ne pas oublier un rendez-vous, rentrer un peu plus tôt, assurer une présence, boucler un budget, se lever à l’heure, ou simplement garder patience ?
Non, cela ne se voit pas, le réfrigérateur couvert de post-it pour ne rien oublier. Cela ne se voit pas, les loisirs et les vacances rangés dans une valise qui ne voyage pas, les comptes d’apothicaire pour faire tenir un budget entre loyer, courses et charges, les départs et retours du travail, avant et après ceux de la si grande petite fille qui va à l’école.
Quand les promesses s’envolent
Entre humiliations et sentiment d’injustice, Keïssa fait tout pour retrouver le père de son enfant.
Keïssa nous dira qu’être une maman célibataire ne la définit pas.
Pourtant, cela lui prend tout : tout son temps, toute son attention, toutes ses forces.
Où sont les choix ? Les libertés, même petites ? Quand, en plus du travail et des enfants, il faut gérer les médecins et les écoles, les crèches et les transports, les supermarchés et les pharmacies…
Et encore : passer de formulaires en guichets, d’administrations en services sociaux, s’adapter, obéir, attendre.
Heureusement, dans ces machines administratives qui répercutent les normes et les lois comme autant de labyrinthes, il y a encore des femmes et des hommes, des « travailleurs sociaux » — pour redonner un visage humain à des politiques publiques qui contrôlent plus qu’elles n’aident, pour tendre une oreille attentive là où les procédures restent sourdes, pour offrir un mot réconfortant là où les lois ne savent dire que « oui » ou « non ».
Fière
Il suffit parfois d’un regard ou d’un geste pour faire sentir la différence… Mais Keïssa sait que sa couleur, ses diplômes ou son quartier ne définissent pas qui elle est.
Cette écoute-là peut soulager. Mais elle n’allonge pas les journées. Elle n’arrête pas la course.
Keïssa se dit que ce n’est qu’une période. Elle l’explique à sa fille, qui sent déjà la différence avec ses camarades de classe. À elle aussi, elle doit imposer des sacrifices. Et pour son petit garçon, encore tout jeune, elle culpabilise. Elle s’en veut de sa fatigue, de sa patience parfois épuisée, de ses énervements.
Alors, elle reprend sur elle. Un peu plus.
Il faut deux histoires pour comprendre ses origines
Quel que soit l’homme qui les a abandonnés, connaître son père est un droit que Keïssa revendique pour son fils.
Elle s’écrit, beaucoup, dans un carnet qui ne la quitte pas. « Cela m’aide à mettre des mots sur ce que je vis, sur ce que je ressens, et du coup à changer la donne. » Des mots pour reprendre la main ? Des phrases pour donner un sens à l’histoire, ou simplement pour tenir ? Des mots pour agir, surtout. Pour ne pas se perdre de vue. Pour se rappeler, aussi, qu’en arrivant de Guadeloupe pour soigner sa fille à l’hôpital Necker, elle venait d’une culture familiale où la place des femmes était très encadrée — et qu’elle apprend, aujourd’hui, à s’en libérer.
Des mots pour sa fille, à qui elle demande peut-être trop : « On va à l’école aussi pour se tromper, sans quoi il n’y aurait pas besoin d’école. Comme maman solo, on veut tellement les pousser, je peux avoir tendance à lui renvoyer qu’elle n’est pas assez. Toutes ses imperfections sont les bienvenues. J’essaie de la laisser penser comme elle est, je n’ai pas à choisir sa personnalité, elle a la sienne. J’apprends à prendre cela en compte. »
C’est seule que Keïssa chemine hors des sentiers tracés par sa culture d’origine. Seule qu’elle apprend, jour après jour, à accompagner sa fille dans l’éclosion de sa personnalité. Seule qu’elle porte à bout de bras son petit garçon.
Qui voit toutes ces absences, derrière son absolue présence ?
Sans une minute à elle, Keïssa a pris le temps de nous les raconter.
