Le temps s’arrête. Il ne s’écoulera longtemps que très lentement, au rythme des menues saccades que seront chacune de ses petites phrases, perdues entre de longs silences. Qui, de ces “phrases” ou de ces pleins silences cachent le mieux ce qui suivra ?
Est-ce que toutes les vies ont une histoire ? Une histoire à se raconter ? Une histoire digne d’intérêt puisqu’il s’agit de l’histoire d’une personne ?
« Je suis à Nancy depuis que je suis née. J’ai habité le bloc Hirondelle. Ma jeunesse Champagnole et après, Nancy. Le RSA c’est pas beaucoup par mois. Juste pour manger, le chauffage. Manger ça coûte cher maintenant. Je vis seule. Le RSA cela fait deux ans je crois. Juste avant j’étais à la vente, je mettais en rayon. J’étais dans le nettoyage avant. Je faisais de l’asthme. J’aimerais bien retravailler à mi-temps mais je ne sais pas comment faire. Je mettais en rayon dans les magasins aussi. Manutentionnaire en usine chez Andrée. »
Comment se dire ? Valérie (c’est un pseudonyme) nous dit ne rien avoir à dire, ne pas avoir d’histoire. Rien ne sort. Rien ne vient.
« J’ai des frères et sœurs mais sans plus, je ne les vois pas. La famille ça veut rien dire. C’est pas parce qu’on a une famille que ça va bien. Une sœur et un frère. Mais cela ne manque pas. Deux garçons. Un à Verdun et un à Nancy. »
Alors nous attendons. En silence. Un silence qui se traîne dans ce local qu’elle connaît parfaitement, bien qu’elle y vienne depuis peu.
« Je viens depuis janvier 2023 au GSA. Au début pour voir du monde, ne pas être seule, m’occuper. Quand il n’y a pas, cela me manque. Nous sommes partis trois jours dans les Vosges une fois. Mais si personne ne veut partir, je suis pénalisée. Les gens, ils restent chez eux. Atelier cuisine. La patouille c’est de la béchamel, farine, lait, beurre, tu mélanges, après tu mélanges du thon et des champignons et tu mets sur les pâtes. C’est bon et bourratif. C’est un membre qui nous a appris la recette. On a fait ça dans le camion du GSA. »

Des mots sortent par bribes, formant des phrases courtes, rapides, saccadées. Des phrases qui ne disent pas plus que les faits et gestes.
« Mon assistante sociale est partie accoucher. Au Joli Bois. Pas loin d’ici. Je la vois quand j’ai besoin. Je vais nager aux thermes. Si j’ai du temps, j’y vais. J’aime être entourée, avec du monde. Parfois pendant deux ou trois jours je ne peux pas y aller. »
Nous lançons de petites questions, comme des petits cailloux à la surface de l’eau, mais les vaguelettes s’arrêtent net.
« Pendant le Covid je prenais un bouquin et j’allais lire. Je lis des romans. Médiathèque de Vandœuvre pour prendre des livres. Parfois j’en trouve dans les arbres à chat. La médiathèque c’est trente jours. Comme j’arrive à mieux dormir. Je me fais ma plante passiflore à neuf heures du soir. Je ne sais pas si c’est placebo ou pas placebo mais après je dors. »
Et parfois, reprennent un peu plus loin…
« J’ai pris à la médiathèque un livre : une femme qui a été abandonnée par sa mère et elle recherche ses parents. Mais il y a un secret. »
Mais ici, chaque phrase est faite pour s’arrêter. À mesure que nous entendons Valérie commencer une phrase, nous l’entendons déjà écourtée : sa fin la menace dès le commencement.
« J’ai mes rendez-vous chez le médecin ou ici. C’est pour ça que je ne peux pas aller tout le temps à la piscine. »
Comment prêter attention à ces séquences de mots ? Que leur faudrait-il pour en faire des phrases à proprement parler ?
« Un projet ? Retravailler à mi-temps. Je ne sais pas dans quel domaine. Où chercher ? Tout est sur Internet. Et t’es toute seule à faire ça. Je préfère être aidée pour ça. Je voudrais déménager depuis trois ans, je suis dans un T1 trop petit. Ils relogent les gens. Je suis obligée d’accepter d’être là où je suis. C’est pas isolé donc ils paient le chauffage. D’abord priorité aux gens à la rue. C’est vrai hein. »
À qui sont-ils adressés ces mots ? Il est vrai que nous sommes venus les solliciter, qu’elle n’avait rien demandé.
« Tous les jours je marche. Pour prendre le bus, pour aller à Nancy pour le médecin, les courses. Je fais des balades avec Lionel pour des randonnées. Pendant trois jours on a marché. On a dormi la nuit quand même. Mais pendant trois jours on a marché. »
Où est le passé ? Où est l’avenir ? À quel temps peut se dire l’histoire d’une vie ?
« Ici dans le quartier depuis trente ans. Avant Vandœuvre, mais ça craint là-bas. Pas mal de bruit. Quinze étages. »
Et quels en sont les personnages ?
« J’ai pas vraiment d’amis. Je dis bonjour aux gens mais des amis, pas vraiment. Je dis bonjour aux voisins mais quand même. »
Obtenir une ébauche de nouvelle phrase est un combat, fait d’attente, de silence et de quelques questions.
« Les informations à la télé. Un peu le matin et le soir. La radio, mais quand je suis chez moi. Mais je suis chez moi quand je suis malade ou que j’ai mal dormi. Mais l’été j’ai 30 chez moi. Là j’ai 23 déjà. Toute la journée je sors de chez moi. L’hiver, je vais dehors mais à l’intérieur, je vais à la piscine. L’été il fait beau ce n’est pas derrière. Je n’aime pas être au même endroit, il faut que je bouge. »

« Mardi on fait la radio, Alpha Jet, elle passe le vendredi. Une fois par mois. Le 12 on ira peut-être au parc Richard-Pouille pour faire une animation. Le 14 on va manger ensemble au Steak House à Maxéville, un restaurant à volonté. Le 13 juin je ne me rappelle plus ce que l’on fait. La semaine du 24 juin au 28 il est en vacances. Ça veut dire que j’ai intérêt à m’occuper.
La Fabrique des possibles le jeudi matin, pour apprendre à faire des choses sur l’ordinateur.
Des fois je vais aux concerts de la MJC le vendredi. Du rock, mais aussi du théâtre.
J’aime bien aller les voir. Quand je rentre le soir chez moi, vivement demain que je me sauve. À 15 ans je prenais mon vélo. Même petite à 10 ans je me barrais de chez moi. Après je rentre mais bon. Y a des gens qui aiment bien être chez eux, tous seuls. Moi non. »
Petit à petit, tous ces petits riens commencent à faire beaucoup. Assise et ne demandant pas son reste, Valérie décrit par petites touches un agenda fort rempli. D’où cela vient-il ? Rien ne se laisse deviner.
« Pas trop bien l’école. J’aimais bien lire mais pas écrire. Pas tellement de bons souvenirs de l’école.
Ma mère était aide-soignante. Mon père était ingénieur en électricité. Ils étaient de Champignol. Ils sont en retraite. Je les vois des fois. Il fait du ping-pong, ma mère elle fait de la gym. Mais je ne m’entends pas avec mon frère et ma sœur.
Je profite de marcher aussi tant que j’ai la santé. 58 ans au mois de juin. Retraite à 62 ou 64 ans. Ce qui est embêtant à la retraite c’est ce que tu fais sur Internet. Pas de projet non pour la retraite. Quelle sorte de projet ? Non. Je vis au jour le jour, c’est mieux hein ? Dans la vie il arrive des choses bien ou des choses moins bien.
Je programme pas à l’avance. Vous voyez hein. J’ai le projet de déménager mais cela ne se réalisera pas. Je vois pas d’autre projet que j’aurais eu dans ma vie. »
Une vie remplie sans projet… Des journées et semaines pleines à craquer sans horizon, sans espoir.
« Je suis heureuse quand je suis dans l’eau. Je n’ai plus de poids, je suis toute légère, là je suis bien. Je suis plus heureuse que chez moi. En plus on peut nager quand il pleut, il n’y a personne, tu as de la place. Les gens ne viennent pas quand il pleut, les gens ont froid. Depuis toute petite, je ne me vois pas aller à la mer en avion toute seule, l’avion s’il tombe. Jamais pris l’avion. Depuis toute jeune j’aime la piscine. L’abonnement à l’année c’est mieux, car ça coûte cher. Des fois je nage une heure trente. Parfois il y a les bains chauds à 32°. Mais pas plus de deux heures. Le soleil il tape fort dans l’eau. Il faut y aller vers 9h30. L’hiver c’est mieux, il y a moins de monde. »
L’eau, la piscine, les thermes reviennent encore, quand tout d’un coup, toutes ces vaguelettes vont laisser place à un torrent…
