Il en faut, du temps, à ces bénévoles — ces Benevolus — qui ont tant de bonne volonté, pour compenser l’évidente mauvaise volonté des autorités administratives dans le traitement, et souvent le non-traitement, des dossiers de ces familles et jeunes migrants que nous rencontrons, au frais, pour ne pas dire au froid, sous la verrière de la vieille bâtisse qui accueille de nombreuses associations, dont l’antenne nancéienne de la Ligue des Droits de l’Homme.

Il faut prendre le temps d’écouter les récits de ces vies pas comme les nôtres, se repérer dans les méandres des lois de notre République — des lois dont ces personnes étrangères n’ignorent plus rien des interdictions et obligations sans fin. Il faut remplir, puis remplir encore, formulaires et questionnaires, vérifier des liasses de papiers, pour espérer enfin en décrocher un.

Le jour où je passerai de l’autre côté

Qu’importent les étiquettes politiques : pour Willy, la foi et l’humanisme sont les moteurs de son engagement. Aux côtés des migrants, il œuvre pour la dignité, l’intégration et un vivre-ensemble durable.

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Il faut prendre le temps d’accompagner chacune de ces personnes à leurs rendez-vous avec les services administratifs, en préfecture. Prendre le temps de rencontres, de plaidoyers, encore et toujours, pour cette famille en France depuis sept ans, dont les enfants sont scolarisés, parfaitement francophones, dont toute la vie est ici — mais dont les parents, eux, restent interdits de travail. Alors ils se débrouillent comme ils peuvent, entre travail “quand même” — car oui, il est possible en France de travailler, de cotiser, sans bénéficier pour autant d’un titre de séjour ouvrant droit au travail.

Nous le savons, toutes et tous. Mais entendre, face à soi, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes, ces mamans, raconter leur périple depuis les quatre coins du monde, est bien plus qu’édifiant. Impossible de ne pas comprendre à quel point nous sommes, en vérité, incapables de nous représenter ces mois, ces années de périple : la mise en esclavage, l’exploitation, les viols innombrables chaque soir sur les plages de Libye par les miliciens et autres soldats ; les corps morts, attachés à vos côtés sous la bâche du pick-up, jetés dans le sable par les passeurs ; l’effroi devant la mer, l’effroi de la toute première rencontre avec la mer, qu’il va falloir traverser sur une embarcation de fortune ; les arrivées chaotiques sur les côtes d’Europe et la traversée de celle-ci sans but précis, de chemins en bus, de trains attrapés à la volée ; les journées sans manger ; l’arrivée sous des tentes ou dans des foyers ; ces “prises en charge” administratives ; ces mains tendues par des bénévoles ; ces refus incessants des préfectures…

Bénévole (presque) malgré lui

Léo est autant affecté par les idées d’exclusion qui gagnent son entourage qu’il peut se surprendre à y être lui-même sensible. Comment continuer à accompagner et à redonner dignité à tous les migrants, sans distinction ?

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Et, dans ce chaos sans horizon, malgré tout, avoir appris le français. S’être scolarisé. Avoir scolarisé ses enfants, dans des établissements qui refusent d’invoquer la “non-obligation de scolarité après 16 ans”. Travailler, comme on peut.

Des années et des années.

La peur, chaque jour, en mettant les pieds dehors : la peur de la police. Avoir appris, avec son mari et ses enfants, à échapper aux OQTF. Avoir dû abandonner son master, faute de papiers. Travailler, encore une fois, comme on peut.

Errance sans fin.

Et après tout cela ? Rien ne les fera repartir. Rien ne les fera renoncer.

Supprimer des aides, abolir des droits : oui, cela peut être décidé, là-bas, dans cet hémicycle. Le pouvoir existe, effectivement, d’ajouter de la misère à la misère, de l’indignité à l’indignité, de la peur à la peur, de la violence à la violence.

Mais d’où viennent ces idées ? De quelle expérience ? De quelles représentations ?

Ici, comme partout ailleurs, il se trouve d’autres Françaises et Français — bien plus nombreuses et nombreux que celles et ceux qui siègent dans un hémicycle, peut-être plus représentatives et représentatifs aussi — pour prendre soin, dans la gratuité et le désintéressement de chacun de leurs gestes, de ces âmes, de ces corps, et des principes de la République française, malgré tout.

Il se trouve toujours une armée des ombres pour se lever face à l’injustice. Pour tenir à bout de bras la dignité de chaque personne.

Le peuple est assemblé ailleurs.

Et il fait corps autour d’une humanité blessée.