D’entrée de jeu, Jean-François nous aura prévenus. Il faut parler, pour ne pas laisser place aux généralités qui se présentent comme « l’information ». Il doit parler. Mais cette parole ne dit qu’une chose, sa vérité à lui. Pour le reste…

Il est donc vrai que Jean-François a eu un grand nombre de vies professionnelles : des formations successives, reprises, complétées, parfois inachevées. Des emplois en pagaille, dans des domaines aussi différents que l’informatique industrielle, l’appareillage médical, la documentation, l’enseignement pour des publics malentendants, ou encire le tourisme rural. Savait-il ce qu’il cherchait ainsi pendant des années, de Metz à Nancy en passant par Athènes ?

La vérité c’est donc que Jean-François est au RSA depuis une époque révolue où il s’appelait RMI. Une époque où les assistantes sociales se déplaçaient avec lui pour débrouiller des dossiers dans des administrations. Une époque où il n’y avait pas de « contrepartie », pas de contrat. 

Jean-François entre « les vérités »

Dans le petit appartement de Jean-François, comment se dire sous les ombres des stéréotypes, croire les « informations » et faire vivre une communauté de joueurs dans un monde partagé ?

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Il est vrai que Jean-François a fait une formation en informatique industrielle mais que les emplois promis à la clef n’étaient pas là, car les employeurs ne trouvaient pas la formation assez spécialisée. Alors s’ensuivirent des cours du soir complémentaires dans un IUT, avec un travail à temps partiel à côté. Prévue pour durer quatre ans, cette formation fut fait en deux, en travaillant tous les soirs jusqu’à vingt-trois heures. Un passage chez Peugeot, qui aurait peut-être, probablement, offert de belles perspectives. Mais une proposition pour une formation dans l’appareillage médical le conduit à suivre une nouvelle formation et une expérience à l’hôpital d’Athènes. Le temps pour Jean-François de porter un jugement mitigé sur sa place et l’utilisation de son travail dans la relation aux patients.

Il est vrai que Jean-François est revenu de Grèce, est repassé par le chômage, a retrouvé du travail, comme remplaçant d’un professeur à l’institut des sourds à Metz, dans des MJC comme directeur de centre. Une polyvalence autour d’un point commun : être utile aux autres, en prendre soin même. 

La vérité, c’est que la santé de Jean-François s’est dégradée progressivement, et que cela n’est pas pour rien dans l’abandon en cours de route d’un projet dans le domaine du tourisme rural, en pleine période de rénovation d’une ferme. Nouvelle formation. Travail comme documentaliste. Mais la santé se dégrade, les douleurs deviennent constantes, les incapacités s’accroissent. Mais faire un dossier MDPH est une épreuve également. Alors il faut jongler avec un budget a minima. « Je suis resté un an chez moi avec les médicaments mais cela n’aide pas. »

Quelle vie quand tout rappelle que l’on est un « assisté » ?

Jean-François nous dit comment tout dans son quotidien le ramène à ce qu’il est pour « la société », un allocataire du RSA. « Comment ? Il ose vivre malgré ça ? » Et oui, il faut « oser » vivre malgré cela et souvent au prix de bien des efforts.

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Il est donc vrai que Jean-François est au RSA depuis vingt ans et qu’il est « devenu quelqu’un qui ne veut plus avoir affaire aux institutions. » Il est désormais « sur un projet de jeu de société. » Et il est vrai que Jean-François, se faisant transporter, participe activement à des forums, festivals et démonstrations diverses dans ce domaine, qu’il conseille des clients dans des boutiques spécialisées, qu’il écrit aux auteurs de jeux dont il repère des incohérences dans les scénarios. Ce sont donc des jeux de société qui ont été comme une dernière porte sur la société pour Jean-François. Ce sont eux qui lui font encore rencontrer des personnes et sortir de chez-lui. 

C’est même le monde qui vient à lui par l’intermédiaire de ces règles et scénarios stricts, mais si différents de nos lois et règlements, conventions et amalgames. Il a en effet suffisamment de jeux dans son appartement pour organiser plusieurs fois par semaine des sessions pour quatre à huit personnes. « J’ai un planning de jeux et je regroupe les gens par style de jeux. Il y a des semaines où c’est tous les après-midi et soirs. Ce sont des personnes très différentes. Mais on ne parle pas de leur vie. Il y a parfois des débats qui s’enclenchent, mais je pars du principe que les gens viennent pour casser la semaine, la routine, pour jouer. C’est leur bulle. »

Ainsi Jean-François nous aura-t-il livré cette vérité, la sienne, indubitable, qui n’est peut-être vraie que pour lui, mais au bout de laquelle, à ce jour du moins, les autres viennent franchir sa porte pour se retrouver dans une bulle hors de leur monde, hors de leur temps, pour se livrer aux règles et lois des jeux de Jean-François.