Après dix jours passés à rencontrer des personnes arrivées en France au terme d’un parcours migratoire, nous restons abasourdis par ces terrifiantes odyssées dont elles sont les survivantes et les témoins, et, dans le cas d’Ibrahim, les narrateurs.

Entendre ces récits ne suffit pas à se les représenter. Comment imaginer ces départs à pied, ces rencontres improbables, ces passeurs qui organisent en pick-up ou en camions des transports d’êtres humains comme de bétail, ces cadavres jetés dans le sable, ces mères voyant disparaître le corps de leur enfant dans la mer, ces rebelles ici et là qui rançonnent, ces chasses à l’homme au sud comme au nord de la Méditerranée ?

Rien ne doit manquer ici de courage, de chance et de rencontres essentielles pour que le dernier fil d’une vie ne se déchire pas.

Raconter l’incroyable

De la Côte d’Ivoire à la Bretagne, Ibrahim a traversé continents, frontières et enfers. Des années d’errance, de travail et de fuite ont donné naissance à un livre : il nous en parle avec pudeur et lucidité.

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Après un premier périple périlleux, Ibrahim trouve une première terre d’accueil en Algérie. Il y décroche un travail dans une entreprise chinoise de BTP. Mais il doit fuir ce pays quelques mois plus tard face aux violences contre les populations subsahariennes.

Fuir alors en Libye. C’est là, en voyant cette terre dont toute humanité semble avoir été chassée, en voyant ces milliers de femmes, d’enfants et d’hommes réduits en esclavage, ces meurtres quotidiens, ces horreurs infligées chaque jour aux migrants — et surtout aux migrantes — sur les plages face à cette mer qui ne s’ouvre pas, qu’Ibrahim se fait la promesse de raconter. De témoigner. Il commence à prendre quelques notes sur son téléphone.

Une cousine paiera depuis l’étranger le prix du racket des passeurs, et la providence portera le canot à bord duquel Ibrahim est monté « au petit bonheur la chance » jusqu’à la limite des eaux internationales, où des mains se tendront depuis un de ces bateaux de secours pour faire revenir du côté de la vie ces corps qui, plus qu’aucuns autres, furent pendant des heures pareils aux marins d’Aristote — ces hommes qui seuls échappent à l’alternative binaire d’être morts ou vivants, dans un océan d’incertitude, à la frontière de ces deux mondes.

L’Europe, terre promise ?

Il faut bien de l’ignorance, et plus encore d’illusion, pour penser une chose pareille.

Les camps de migrants, le harcèlement policier — quand ce n’est pas celui de certains des nôtres —, nous, les Européens, héritiers de tant de civilisations et de cultures, toujours capables du meilleur comme du pire, comme de la chasse aux plus faibles.

La faim, le froid, la marche, qui continuent, sur une route sans fin.

L’Europe sans frontières ? Pour qui ?

Il faudra à Ibrahim les conseils d’un policier qui n’obéira qu’aux lois élémentaires de l’humanité — celui qui lui dira : « À ta place, je ferais la même chose » — pour réussir à passer la frontière entre l’Italie et la France, plus hermétique que jamais, en mars 2017.

Pendant ces mois de camps et d’errance, Ibrahim plonge de plus en plus dans l’écriture de ce périple, sur le minuscule écran de son téléphone. Il y transcrit les témoignages recueillis au fil de ces années d’odyssée, comme il les appellera in fine.

Ce récit, la transcription de ces souvenirs, seront probablement pour beaucoup dans la réponse positive qu’il recevra à sa demande d’asile en France, après quelques mois à nouveau passés sur le fil de la précarité.

Là aussi, quelques mains bénévoles seront providentielles pour maintenir une vie juste — tout juste — au-dessus du niveau de l’eau.

Nous rencontrons Ibrahim en banlieue de Rennes, en ce début de mois de décembre 2023, avant qu’il ne prenne son service dans son entreprise.

Ibrahim est marié, a pu faire venir son premier fils de Côte d’Ivoire, a eu un enfant de son mariage, espère pouvoir accueillir pour quelques mois sa maman, et a retrouvé son frère dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis des années, après qu’il s’est lui aussi lancé dans un pareil périple.

Il nous annonce travailler à un deuxième livre — que nous attendons avec impatience.

Qu’a perdu la France à accueillir, du seul fait de ses efforts et de ceux des Françaises et Français qui l’ont aidé, Ibrahim ?