Notre carnet de notes gardera une trace indélébile de l’expression du petit Ararat, qui y laissa glisser ses crayons de couleur pendant que nous nous entretenions avec sa maman, au café de la Paix de Nancy.
Il fallait bien que ce carnet d’entretiens finisse par porter la marque évidente, concrète, joyeuse, de ces enfants si souvent au cœur de l’enracinement de familles entières, de mères ou de pères isolés aussi — comme nous en avons rencontrés plusieurs.
Ces enfants qui sont à la fois ligne de vie et inébranlable motivation pour leurs parents, face à toutes les épreuves que réserve la migration.
Pour eux, pour leur offrir un avenir, ces mères et ces pères abandonnent tous leurs autres espoirs.
Pour eux, ils ne feront jamais demi-tour.
Malgré l’acharnement administratif.
Malgré la peur, après la réception d’une OQTF.
Malgré les interdictions de travail.
Malgré tout.
La maman d’Hoel
Entre gratitude et peur du lendemain, la maman d’Hoel vit sur un fil. Venue d’Albanie pour sauver son fils, elle affronte la fatigue, l’exil, le fantôme de l’expulsion, les colères et les blessures d’Hoel : tout pèse, et parfois, elle peine à ne pas baisser les bras.
Pour leurs enfants, pour l’avenir de leurs enfants, ces parents déjouent les contrôles, les descentes de la police de l’air et des frontières.
Pour leurs enfants, ils prendront le premier emploi venu, s’il le faut sans protection, sans contrat, sans autorisation.
Mais grâce à leurs enfants scolarisés, ces mères et ces pères nouent des relations plus vite — comme chacune et chacun d’entre nous avec d’autres parents d’élèves.
Grâce à leurs enfants, ils entendent, comprennent, parlent le français, celui qui revient chaque jour de l’école à la maison.
Grâce à eux, ces années figées, sans perspective, finissent tout de même par avancer.
Ces mois, ces années sans horizon, prennent un matin le visage d’une entrée au collège, au lycée.
Le visage d’une adolescente, d’un adolescent. Et qui grandissent, trop vite, comme tous les enfants.
Ces enfants, arrivés portés à bout de bras par leurs parents, ou un parent, vont, très vite, prendre racine — pour toute leur famille.
Que sont quelques années de procédures, de refus administratifs, de fuite face aux OQTF, pour ces enfants et adolescents ?
Sinon des vies entières, vécues ici, en France, leur nouvelle terre — qu’ils rendent, comme tous les enfants, fertile de leurs jeux, de leurs amitiés, de leurs rêves.
