Nous n’avons pas demandé à Monsieur Z les raisons de son départ d’Afghanistan, en proie aux violences des Talibans. Mais la décision de l’OFPRA de lui accorder la protection subsidiaire, sans qu’il ait à formuler un recours devant la CNDA après un éventuel refus, témoigne du danger qui pesait sur lui.
Dans ce parcours d’exil entamé il y a maintenant plus de quatre ans, les repères sur les cartes n’indiquent nulle terre promise à l’horizon. L’exil comme une marche, poussée toujours plus loin par la violence et le risque de mort — une marche vers nulle part. L’Iran, d’abord. Puis la Serbie, pendant plus d’un an, pour s’occuper notamment d’un oncle malade. Ensuite, la France. Il s’y arrête, reste un peu, puis trois ans désormais, alors même qu’un membre de sa famille l’incitait à le rejoindre au Royaume-Uni.
Rester en France sans parler un mot de sa langue, alors qu’il avait une petite maîtrise de l’anglais et qu’on l’y attendait. Monsieur Z, pour expliquer ce choix, nous parle des mains qui se sont tendues. Celles des associations qui l’ont aidé, nourri, vêtu. Par-delà les mois chaotiques, les procédures administratives complexes qui renvoient d’un guichet à l’autre sans logique ni cohérence, malgré un parcours de logement qui l’a laissé à la rue pendant plus de sept mois, ce sont les visages de celles et ceux qui ont tendu la main qui reviennent à sa mémoire. Des souvenirs gravés dans l’histoire d’une vie, à l’égal d’une naissance : l’arrivée en France, l’accès à un logement.
Et cependant, au milieu de ces aléas sans nom, quatre mois dans les cours de l’OFII, puis quatre autres dans une formation de jardinier, ont permis à la langue française de glisser dans les oreilles, les pensées, les phrases de M. Z. Il nous parle sans difficulté, mais avec espoir, de sa femme et de ses six enfants, bloqués en Afghanistan, auprès de sa mère. Et lorsqu’au détour d’une phrase surgit une incompréhension, elle n’est pas due à une erreur d’expression, mais à une ignorance de notre part. Elle ouvre alors les portes d’écarts culturels et administratifs. Les structures familiales si différentes des « nôtres », les régimes administratifs qui varient d’une province à l’autre en Afghanistan : des papiers qui ne seraient pas lus ici, et là-bas, l’absence de documents tels que nous les rédigeons. Cette famille, présente dans chaque pas de sa migration, elle en entend l’écho au téléphone, habite ses pensées, ses journées, ses espoirs… est-elle reconnue comme telle au regard de nos lois ?
Après la survie, la débrouille, le travail depuis des années comme jardinier — alors qu’il était boucher en Afghanistan, métier dont les compétences n’ont pas trouvé grâce aux yeux de nos procédures d’équivalence — occupe désormais l’essentiel d’une vie encore bien fragile. Mais ce travail, d’intérim en intérim, dessine à force de pointillés une ligne vers un logement qui permettra peut-être de quitter le foyer. Et d’envisager, un jour, l’arrivée de cette famille restée piégée.
En attendant ces retrouvailles, impossibles à inscrire sur un agenda, s’intéresser aux « amis » de M. Z revient à plonger dans un océan de solitude, d’où émergent à peine quelques « connaissances ». Dans ce dénuement, pourtant, et contre toute évidence pour nous, chaque matin s’ouvre sur une liberté : au milieu de cette errance, cette vie fragile « ne risque plus la mort chaque jour ».
Il faudra du temps, il faudra que l’échange s’installe et devienne réciproque, pour que M. Z finisse par laisser entendre, presque à contrecœur, qu’il lui est arrivé d’être confronté à l’hostilité. Au racisme, peut-être. Sa pudeur souffre presque de l’avouer. Mais : « Si tu as quatre frères, que toi et trois de tes frères me traitent bien, me respectent, m’aident même. Si le cinquième me méprise, me parle mal, m’insulte, je n’en fais rien. Je pense à ces quatre frères qui me considèrent. C’est ainsi en France. Je ne veux regarder que ceux qui m’ont aidé. Les autres, ce n’est pas grave. »
Voilà le visage de la France. Le visage que Monsieur Z veut donner à la France.
Il faudra que nous soyons sur le point de nous quitter, au métro de la Mairie de Clichy, pour entendre ces quelques mots : « N’oubliez pas l’Afghanistan. N’oubliez pas les femmes, les enfants, les hommes qui y sont emprisonnés. »
