D’où vient Jacques, ce jeune homme de vingt-huit ans, souriant et avenant ? De Saint-Malo où il a longtemps travaillé dans la restauration et entendu tant de remarques racistes, où il a fondé une famille aujourd’hui rompue, rupture qui le laissa sans rien ? De La Réunion où il passa son enfance, comme ses seize frères et sœurs, de familles d’accueil en familles d’accueil, pour échapper aux coups qui pleuvaient autant que l’alcool coulait dans la maison familiale ? Du campement aménagé non loin de là, avec quelques compagnons d’infortune qui ont su se faire confiance ?

Et où va-t-il ? Il le dit clairement : aujourd’hui, son projet est de faire carrière dans l’armée. L’inscription est faite, les tests à venir.

« Après, la vie militaire ne va pas effacer tout ce que j’ai vécu, mais on va dire que je suis un mec assez tourmenté. Parce que, comme je vous le disais, j’ai vécu dans un environnement très, très, très compliqué. Et même aujourd’hui, ça laisse des traces. Des insomnies. Beaucoup d’insomnies, cauchemars sur cauchemars. Moi, je suis un mec, je ne rêve pas, moi. Je ne suis pas là le matin : “J’ai rêvé, j’étais sur une île paradisiaque.” Non, moi, je ne rêve pas de trucs comme ça. Ce sont des choses que j’essaie de travailler aussi, de réparer. Mais c’est très compliqué. Parce que pour réparer ça, en fait, il faudrait que j’en parle aux personnes concernées. Mais les personnes concernées, ce sont mes parents. Et avec eux, je ne peux pas avoir de… C’est compliqué. C’est très, très, très compliqué. Non, je n’y arrive pas. Je n’y arrive pas. En fait, à chaque fois que je me dis : “je vais essayer de reprendre contact”, j’ai un blocage parce que je repense à ce qui s’est passé. »

Jacques le combattant

Marqué par les traumatismes du passé et un quotidien dans la rue, Jacques se relève chaque jour. Entre travail, responsabilités de père et projet de nouvelle vie, il affronte ses démons, esquive les pièges de l’exclusion pour offrir un avenir digne à son fils.

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Il y a les coups reçus, et les coups esquivés. Jacques en esquive, des coups. Comme ces coups qui continuent de venir de si loin, de là-bas, de cette enfance. Il les voit tomber encore aujourd’hui sur beaucoup de ses frères et sœurs.

« Je me suis dit : “Je ne vais pas faire les mêmes erreurs qu’eux.” Et j’ai l’impression que, à part ma sœur aînée et moi, ils n’ont pas guéri de ça, en fait. Et ils sont en train de faire les mêmes choses. C’est le même cheminement. J’ai des sœurs, elles font des gamins. Elles sont violentes. Et leurs enfants seront placés. J’ai une sœur carrément : un de ses enfants s’est fait adopter, parce qu’elle ne pouvait pas assumer. Et moi, je n’ai pas envie de finir comme ça, je n’ai pas envie qu’il arrive quelque chose à mon fils, ou même parce que mon ex-compagne, elle aussi, partait un peu dans le chemin de ma mère, et elle s’est fait placer ses enfants. Et moi, j’ai dit : avec mon fils, c’est hors de question. C’est soit tu te remets dans le droit chemin, soit c’est une bataille de tous les jours. »

Il faut aussi esquiver tous les coups du présent, ces coups qui vous guettent et vous tentent à chaque coin de rue.

« Moi, les gens qui se droguent, qui boivent à longueur de journée, ce n’est pas mon monde. Déjà, je ne touche pas à l’alcool, je ne touche pas au cannabis. Je ne fume que de la cigarette, c’est tout. C’est ma seule drogue, c’est mon seul petit plaisir. Mais non, je ne traîne pas avec n’importe qui. Je dis bonjour à tout le monde, mais je ne traîne pas avec n’importe qui. Non, non, non. La drogue, le crack et tout, la cocaïne, c’est dans notre quotidien. Mais non, nous, on n’est pas là-dedans. On a vraiment envie de s’en sortir, en fait, pour ne pas rester dans ce truc-là. Ce cercle vicieux. Même si, des fois, je ne vous cache pas, je me dis : “je vais fumer un joint avec eux, ça va peut-être me détendre.” Mais non. J’ai un truc qui me dit : si je fais ça, c’est comme si je suis là et que je redescendais là, en fait. Mais ça ne sert à rien. (…) Les gens qui n’ont rien à faire ici, qui devraient être dans des établissements adaptés. Des gens qui ont des problèmes psychiatriques, qui n’ont rien à faire ici. »

Pour l’instant, Jacques est dans cette zone où l’on voit tout différemment, où l’on perçoit la société sous un autre angle, où elle se révèle parfois comme un système.

« Quand vous êtes à la rue, c’est là que vous remarquez vraiment les trucs. Vraiment le système français, en fait. Je trouve qu’il y a des trucs inadmissibles. »

Alors, même si cela le gêne, même si cela le pousse à dire des choses qu’il préférerait ne pas dire — ou ne pas avoir à dire —, c’est toujours avec la même clarté, la même détermination à ne pas détourner le regard, à prendre la réalité de face, que Jacques nous livre quelques-unes de ses impressions d’outre-monde.

« Et je vous épargne le discours raciste en vous disant que je trouve qu’il y a beaucoup de sans-papiers. Mais il y a beaucoup de sans-papiers. Et ça aussi, je trouve que c’est un truc de fou. Parce que nous, en tant que Français, et là je vais partir un peu de… c’est pas bien parce que je vais partir un peu dans l’extrême droite là. Mais ouais, c’est des trucs que je remarque aussi. Nous, en tant que Français, on a moins de droits que des gens qui arrivent tout juste et qui ont tout, en fait. Comme hier, on se disait : les gens qui sortent d’ailleurs et arrivent avec une femme qui a un ventre comme ça, ils vont tout avoir. Nous, on est là : monsieur, il faut attendre six mois, il faut attendre huit mois pour pouvoir toucher tel truc. Moi, c’est pour ça, je ne fais pas de démarche de RSA, je ne fais pas de démarche de CAF ou quoi. Je vais travailler. J’ai besoin de sous, je vais travailler. Je suis sûr qu’il y a un salaire qui va tomber. Là, je pars un peu dans ce que je ne suis pas. Ce que je suis censé ne pas être. Parce que je ne suis pas comme ça. Mais je remarque plein de trucs. (…) Faire la queue pour faire une domiciliation et voir qu’en fait, dans toute la file, vous n’êtes que deux Français et le reste, c’est que des étrangers. Et vous êtes obligés d’attendre derrière alors que vous, vous avez bossé dix ans, vous avez payé des impôts, et vous n’avez droit à rien. Pour vous dire : “Monsieur, mais en fait vous n’avez pas droit à ça.” Parce que… on paye des impôts pourquoi ? On travaille pourquoi ? Je ne sais pas. Il y en a, ils profitent de ce système-là, en fait. Et c’est ça qui m’énerve. Il y en a, ils viennent juste pour toucher des sous. Et ça, c’est un truc qui m’énerve. Ils n’apportent rien à la société, en fait. Comment ils disent ça ? C’est les immigrés économiques, c’est ça ? Ouais. Ça, ça me sidère. Ils ne sont pas contents, en plus. Moi, je connais des personnes de la même couleur que moi, qui ne sont pas françaises mais qui sont jalouses de moi. Parce qu’ils voient ma couleur, ils savent que je suis français. C’est une réalité. Parce que vous avez les papiers. Du coup, ça les énerve. Et du coup, ils font tout pour vous pourrir la vie quand vous êtes dans des centres d’hébergement, des trucs comme ça. C’est pour ça, les centres d’hébergement, c’est bon, c’est fini. On peut se faire insulter par des étrangers ou le regard qu’ils portent sur vous. Vous avez l’impression qu’en fait, c’est vous l’étranger. Vous n’êtes pas chez vous. C’est leurs règles. C’est genre leur salle commune. Ils sont en train de parler fort. Vous êtes là : “S’il vous plaît, vous pouvez baisser le ton ?” Vous vous faites insulter. Non. C’est bon. »

L’expérience même des dispositifs et politiques publiques de solidarité, d’aide pour faire face aux premières nécessités, n’échappe pas non plus à ce regard lucide et sans concession.

« Les centres d’hébergement, c’est quelque chose aussi. C’est dur. Ne croyez pas. C’est très, très dur. Il faut s’accrocher. Il faut avoir le moral solide. Très solide. Entre l’état des chambres, l’état des sanitaires, c’est n’importe quoi. Ce qu’on vous donne à manger… Certes, on vous donne à manger, mais parfois, moi, je suis cuisto, j’ai le palais un peu fin, parfois les trucs, ils ont tourné. Mais voilà, il n’y a que ça. Alors vous mangez, même si le soir, vous allez vous taper un mal de bide. C’est comme ça, c’est la réalité. Mais je ne souhaite ça à personne. De vivre des trucs comme ça, je ne souhaite ça à personne. C’est pour cela qu’il faut changer des trucs un peu dans la politique et tout. Il faut changer des choses. Moi, je suis un mec lambda, random. Du coup, ce n’est pas moi qui vais changer, mais on me dit : “Va voter, va voter.” Oui, mais ça ne va rien changer, en fait. Ça ne va rien changer. »

En à peine plus de vingt minutes, Jacques nous aura laissé cette impression de force et de lucidité, de cohérence et de justesse, sans se départir de sa bonne humeur ni de son sourire, même pour nous dire le plus dur, le plus redoutable, le plus personnel. Contre ses démons intimes et contre les coups du sort, contre ce « système » qu’il voit, qu’il côtoie, et contre lequel il ne sort pas les poings, alors que…

« Ça ne se voit pas comme ça, mais dans l’environnement où j’ai vécu, ça a fait qu’à l’heure actuelle, j’ai tout le temps envie de me bagarrer. Je suis discipliné, il ne faut pas croire. J’en ai dans le crâne. »

Avant que nous nous quittions, quelques mots encore, pour dire et pour se dire, pour rappeler, s’il en était besoin, à quel point cette vie est dure, à quel point elle n’est pas qu’en marge de la société, mais à la limite de la vie elle-même.

« Je constate des trucs et ça ne me plaît pas du tout. Ça ne me plaît pas du tout. Mais ouais, ce n’est pas une vie, en fait. Pour quelqu’un qui est 100 % conscient, qui a 100 % de ses capacités, non, ce n’est pas une vie. Car vous pouvez vite chuter. Vous pouvez vite aller en dépression et vous finissez avec des anxiolytiques. Être livré à vous-même. Et c’est très compliqué après de s’en sortir. Très, très compliqué. Et pour finir, moi, j’aimerais bien un jour pouvoir pardonner à mes parents. »