Cinq personnes aux trajectoires de vie diverses, cinq façons de résister, de combattre, ou de vivre avec et malgré leurs fragilités. Comment continuer à être soi lorsque les institutions, les mots, les circonstances ou les corps viennent bousculer les vies ? Autour de cette question, Raphaël Baldos fait apparaître le lien qui unit ces histoires singulières.
Dans cet article, vous découvrirez :
- Comment les corps de Fatoumata, Malcolm et de Roger et de son épouse, de Kéïssa et jean-François, deviennent les premiers terrains de leurs épreuves.
- Quelles formes d’autodéfense se mettent en place face aux violences qui menacent et abîment ces corps.
- Les différentes façons de masquer, de contourner ou de composer avec ses fragilités pour continuer à vivre dignement.
- Ce que le regard de la philosophe Elsa Dorlin permet de comprendre de ces expériences de violence et des façons de s’en défendre.
Cinq récits. Cinq vies séparées par presque tout, sauf par un geste commun : accepter de se raconter, longuement, devant un micro. Les Cahiers Personne.s proposent une démarche rare. Pas de sujet ficelé en amont. Pas de grille de lecture imposée.
Roger accompagne depuis dix ans une épouse frappée d’aphasie progressive primaire. Fatoumata a fui la Guinée-Conakry, marquée dans sa peau par l’excision, un mariage forcé, des coups. Malcolm, ancien chef cuisinier, dort aujourd’hui dans une cage d’escalier, à Rennes. Keïssa, jeune maman solo s’est installée à Tours, après un passage douloureux à Paris. Jean-François vit du RSA depuis vingt ans, très actif autour des jeux de société.
Aucune trajectoire ne recoupe vraiment une autre. Pourtant, des motifs communs remontent : le corps comme premier terrain d’épreuve, un mot capable de refermer une porte, une institution défaillante compensée par une main tendue, une parole valable seulement si elle s’ancre dans le vécu. Et partout, une forme d’autodéfense contre la violence qui s’abat sur les corps. Celle que la philosophe Elsa Dorlin décrit dans son livre Se défendre. Une philosophie de la violence (Zones/La Découverte, 2017), comme celle qui vise à plier le corps, le détruire, l’attaquer jusque dans sa subjectivité.
« Pour remonter, c’est beaucoup, beaucoup plus long »
Pour Malcolm, l’autodéfense n’a rien de métaphorique. À 31 ans, ce père de deux enfants, ancien chef cuisinier, a basculé dans la rue après un deuil, une dépression et l’alcool. Sobre désormais, il dort seul dans une cage d’escalier à Rennes et se bat pour récupérer ses papiers. La chute a été brutale. « Petit à petit, on ne se rend pas compte, mais la descente aux enfers se déroule très rapidement. Et pour remonter, c’est beaucoup, beaucoup plus long. »
Dans la rue, le corps reste en alerte permanente. La violence y est banale. Un coup de couteau pour une cigarette refusée par exemple. Alors il faut faire front : « Si tu montres que t’es faible, ils vont en profiter. Et si tu montres que t’as pas peur, ils vont essayer quand même. Et si à ce moment-là, si tu te laisses faire, c’est mort. Même si tu prends une rouste, faut pas te laisser faire parce que sinon, ils vont revenir tous les jours. C’est triste à dire, mais des fois, il faut être méchant pour être tranquille. » Aucun autre dispositif ne le protège que son propre corps.
Le corps de Fatoumata porte une autre histoire, plus dure encore. Excision, mariage forcé, coups, errance, nuits à la gare. Son corps a été plié, dépossédé. Puis vient la réparation chirurgicale, proposée par une gynécologue. « Et sincèrement, aujourd’hui, là, je peux dire Dieu merci. Parce que je me sens vraiment dans ma peau de femme. Et la sexualité aussi, ça va. » Une défense d’un autre ordre : reprendre possession de soi. Elle la mène avec une prudence farouche. « Je ne fais pas confiance facilement à quelqu’un. Je suis vraiment dans ma peau. Avant d’avoir vraiment confiance en quelqu’un, il faudrait que je le connaisse bien. »
Pour Roger, la défense prend une forme inattendue : le renoncement à la maîtrise. Enseignant à la retraite, Roger a accompagné à domicile pendant dix ans son épouse, atteinte d’aphasie progressive primaire. Sa femme perd les mots. Le langage change de forme. Après une crise grave, Roger l’a confiée à une unité de soins longue durée, et puise désormais sa force dans le regard échangé avec elle. « La patience de rester pendant deux heures sans rien faire à côté de quelqu’un, en sachant que juste le geste, un geste d’haptonomie normal, c’est-à-dire de toucher, va être plus efficace que tout ce que je vais pouvoir lui raconter. Ou le regard. » Un langage lent, à contre-courant d’une société pressée. Il a fallu une crise, la peur de mourir avec elle, pour accepter de lâcher prise et de confier son épouse à d’autres.
Chez Keïssa à Tours, le corps se manifeste par la fatigue, la charge mentale, le temps confisqué. Défendre ses enfants, son travail, son peu de temps libre : une équation sans solution parfaite. « Ça me donne des pincements de cœur quand c’est comme ça, parce que ça me donne un peu l’impression de négliger ma fille. Mais en même temps, si c’est pour manquer une journée de travail à chaque fois, je risquerais d’en manquer tout le temps. »
Jean-François, lui, voit sa santé se dégrader, les douleurs deviennent constantes. Les portes professionnelles se ferment une à une. Le corps décide de l’avenir possible.
Partout, les institutions montrent leurs limites
Elsa Dorlin décrit des personnes jugées indéfendables, présumées coupables d’avance. Sans forcer la comparaison, chaque récit porte un mot de ce genre. « Aphasie ». « Excisée ». « À la rue ». « RSA ». Jean-François en fait l’expérience : « Il y a des gens, si on dit le mot “RSA”, c’est terminé. La relation s’arrête automatiquement. Parce qu’ils ne comprennent pas cette situation. Pour eux, si vous dites que vous faites partie des bénéficiaires, c’est que vous êtes exclu de la société. » Alors il ne prononce plus ce mot d’emblée. Il se présente par ses activités bénévoles, sa participation à des festivals. Une tactique discrète, pour garder la relation.
Partout, les institutions montrent leurs limites. Le gériatre de Roger finit par dévoiler les siennes. Les foyers de Rennes manquent de places. Le contrat aidé de Keïssa à Tours disparaît faute de fonds. Jean-François est confronté à l’absurdité de certaines administrations.
C’est là qu’une personne surgit, et prend le relais. Une dame de ménage laisse Malcolm dormir dans un immeuble de bureaux, à condition de rester discret. Une assistante sociale écoute Fatoumata, sans jamais la forcer à parler. Une structure associative propose un CDI à la maman solo de Tours. Jean-François organise, chaque semaine, des jeux de société dans son appartement. Avec un seul principe : « Que ça se passe bien, je veux que les gens soient contents, qu’ils passent un bon moment. »
Le prix de ces équilibres reste lourd. Keïssa le mesure : « Beaucoup de mes projets personnels sont mis en suspens. Et même si je ne le regrette pas, après, en y réfléchissant, je me dis mince, j’aurais pu faire autrement. » Fatoumata, elle, regarde devant : « Pour l’instant, ma vie, c’est pas le top, mais je me débrouille pas mal. Je ne sais pas ce que la vie me réserve après, mais pour l’instant, ici, je m’y plais. Et je veux vraiment rester. »
« C’est le vécu qui transmet l’énergie »
Roger le formule sans détour : « Ma parole n’a de sens et de justesse que si ce que je dis correspond à ce que je suis. Sinon, les gens écoutent mais ne sont pas impactés. C’est le vécu qui transmet l’énergie. »
Jean-François réclame toujours une source avant de croire une information. Il refuse les généralités. Chaque situation reste unique, insiste-t-il. Cette exigence rejoint le parti pris des Cahiers Personne.s : donner la parole sans la couper, sans la réduire à une case.
Cette démarche prend le contre-pied du format court, de l’angle imposé d’avance, de la quête de la formule choc. Ici, une parole longue, respectée dans sa forme brute, portée ensuite par une écriture presque littéraire.
Le pari reste fort : redonner de l’épaisseur à des existences souvent réduites à un fait divers ou à une statistique. Ici, les cinq destins ne sont pas effacés. Ce sont des vies entières, avec leurs difficultés et leurs lueurs, qui se racontent. L’expérience vécue est unique : elle résiste à la généralité.
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