Qu’est-ce qu’une vie invisible ? Une existence peut-elle encore tenir lorsque le regard des autres se détourne et que les mots ne trouvent plus d’écho ? À partir de récits recueillis dans les Cahiers Personne.s, Guillaume Le Blanc explore la violence discrète de l’invisibilité sociale et la fragilité de la reconnaissance. Une réflexion sur ces vies reléguées hors du regard commun, et sur ce que signifie encore les écouter.
Dans cet article vous découvrirez :
- Comment Guillaume Le Blanc interroge une expérience discrète mais profonde de nos sociétés : celle des vies rendues invisibles.
- Pourquoi une existence peut se trouver effacée derrière des catégories, des étiquettes ou des jugements qui finissent par remplacer la personne elle-même.
- De quelle manière les récits recueillis dans les Cahiers Personne.s révèlent des vies qui continuent de se construire, d’agir et de raconter malgré l’invisibilité sociale.
- Comment les paroles de Jean – François, Valérie ou Jacques éclairent concrètement ce que signifie vivre quand on n’est plus perçu ni reconnu.
En règle générale, nous tous sentons, savons que nous existons grâce au regard des autres, de nos proches qui nous aiment, de nos amis, mais aussi grâce à la place que nous occupons dans la société. Nous avons le sentiment d’être perçus, appréhendés. Et même il nous semble que notre contribution à la société est reconnue. Pas de doute, nous existons parce que ce que nous faisons, aussi modeste soit-il, peut s’inscrire dans un collectif de travail, dans un voisinage, trouve une place qui nous fait nous sentir bien, à notre place. Il y a une place pour nous puisque les autres perçoivent ce que nous faisons, nous prennent au sérieux. Et ainsi nous entrons dans un groupe, une communauté et même une humanité : nous pénétrons dans un corps plus vaste que nous, qui nous enveloppe, et cela nous fait du bien, nous procure le sentiment que notre vie n’est pas vaine, qu’il y a une raison, même quand c’est difficile, à se lever le matin, à sortir de chez soi, à rentrer le soir. Bien sûr, le risque est, dans ce tableau idyllique et sans doute trop naïf, de reconstituer une normalité exclusive, de chasser implicitement tous les parcours de vie et les formes de vie qui n’y renvoient pas. La violence n’est jamais éloignée de toutes les formes de perception et de reconnaissance des existences. Car celles-ci obéissent à une philosophie sociale implicite qui évalue les vies en fonction de leur utilité supposée, les hiérarchise. Que faisons-nous de cette violence à l’intérieur de nos regards, comment appréhendons-nous ce qui, dans nos schémas intérieurs, ne peut inclure qu’en excluant ? Alors il faut bien tenter de se poser les questions suivantes. Notre norme à nous est-elle la norme de toutes les normes ? Comment appréhender et accompagner une vie qui ne ressemble pas à la nôtre mais qui a pourtant une égale dignité ? Quelle est la part de l’autre chez soi ?

Il ne faut pas être dupe. Nos regards sont vieux de tout un ensemble de formes et de normes. Et ces formes sociales, ces normes, obéissent chacune à leur manière à une loi sociale selon laquelle, comme le résumait le philosophe anglais Berkeley au XVIIIe siècle, « être, c’est être perçu ». Je crois que la vraie formule sociale d’accréditation des vies, pour ma part, serait « être perçu, c’est être », tellement une vie devient consistante lorsqu’elle est visible et finit par être renvoyée à l’inconsistance du bruit et de la fureur, de la folie incohérente lorsqu’elle est invisible. La violence sociale est à son comble quand elle partage les vies en vies dignes d’être vues et vies rendues invisibles. Les premières, alors, trouvent à être racontées, on s’intéresse à elles. Les secondes n’intéressent plus personne, on s’éloigne d’elles et on les enferme dans le tombeau de l’invisibilité. Comment vivre alors quand on est invisible ? Comment traverser ce tombeau, sortir la tête et dire, en criant ou non, « j’existe » ?
Ce sont ces questions que je n’ai jamais cessé de rencontrer dans ma philosophie des vies précaires et que je retrouve au cœur des récits consignés dans les Cahiers Personne.s. Jean-François ne veut plus se présenter comme quelqu’un qui bénéficie du RSA, il préfère se présenter comme quelqu’un qui fait du bénévolat dans le domaine des jeux. Il y a toujours un être derrière une catégorie mais la catégorie efface l’être. Alors le contre-emploi, c’est de revenir à l’activité. Une vie, c’est une pluralité d’activités plutôt qu’une étiquette par laquelle quelqu’un disparaît et est englouti. Le « mot-couperet », comme le dit Jean-François, rend invisible.

À force d’être rendu invisible, on finit par se demander si on est détenteur d’une histoire. Son histoire peut-elle exister si elle n’est pas transmise à un autre qui la prend en considération, la reçoit, la raconte à quelqu’un d’autre ? Une vie arrive toujours à se déployer quand elle devient mots, narration, histoire et que cette histoire se détache de soi comme un oiseau pour aller porter la nouvelle de qui l’on est à d’autres que soi. Valérie raconte son quotidien, elle qui habite à Nancy, qui est au RSA depuis deux ans, qui a été dans le nettoyage et aussi manutentionnaire en usine. Elle marche, prend le bus pour Nancy, va à la médiathèque, à la piscine. Les phrases disent les menus faits d’une vie, elles s’enchaînent, suggèrent l’histoire d’une vie, suggèrent aussi que cette vie est pâle : terrible violence quand on incorpore le jugement de l’autre selon lequel « sa vie n’est rien » car elle n’intéresse personne et n’est donc pas racontable. Mais n’est-ce pas là toujours l’illusion de celui qui interroge, qui demande à l’autre de raconter son quotidien ? Car toute vie fait histoire, laisse entrevoir un ensemble de visions. Le drame surgit quand ces visions ne contribuent pas à la visibilité d’une personne mais la relèguent dans l’invisibilité. Jadis, l’invisibilité était dans la mythologie grecque symbole d’une extrême puissance. Grâce à son anneau qui le rend invisible, Gygès peut tout faire, y compris le pire. Mais voilà que maintenant l’invisibilité est la preuve de l’impuissance, du désintérêt extrême, le symbole de la déshumanisation la plus grande. Valérie parle, elle raconte la maladie dégénérative de son mari qui le prive de lui (il est en Ehpad), le besoin toujours présent d’une vie à deux, d’un réconfort : « Pour être heureuse, il faudrait enlever la maladie qu’il a. Mais ce n’est pas possible. Qui me remonte le moral ? » Elle évoque son besoin de bouger, de faire du sport, de se retirer des autres quand elle nage, quand elle lit dans le parc, grâce aux bouchons qu’elle place dans ses oreilles. Elle vit au jour le jour, elle va voir son mari, elle s’en va. Un récit s’organise mais fait-il histoire ? N’est-il pas toujours séparé d’elle par l’invisibilité qui la soustrait à la considération des autres ?

Une vie, c’est toujours une tentative pour raccommoder les morceaux de ses journées dans une même étoffe. Une vie, c’est une tentative pour tenir le coup. Ainsi Jacques, sans domicile fixe à Rennes, est le portrait-type de l’invisible, celui que l’on ne veut pas voir et qui se soustrait à la vision des autres par l’abri de fortune, une tente modeste, dans laquelle il s’abrite et se cache. Il cherche à s’en sortir en refusant la drogue, l’alcool. Malgré lui, il incorpore le discours de l’extrême droite jusque dans l’extrême exclusion : même la rue a ses frontières. Il y a trop de sans-papiers à la rue qui ont plus de droits que les Français. Et pourquoi les personnes à la rue n’auraient-elles pas le droit d’être dépositaires à leur tour d’une vision d’extrême droite ? Est-ce parce qu’elles seraient moins « humaines » que les autres et que nous considérons, à tort, que leur seule « humanité » serait de valider l’humanité de tous les exclus ? Mais c’est là le récit que nous faisons dans leur dos, par lequel nous les rendons invisibles justement. Les rendre visibles, c’est écouter leurs mots, leurs récits, leurs visions. « Parce que nous, en tant que Français, et là je vais partir un peu dans l’extrême droite, nous en tant que Français on a moins de droits que des gens qui arrivent tout juste et qui ont tout en fait. » Voir quelqu’un, c’est l’entendre, y compris et peut-être surtout lorsque son récit n’est pas celui que nous attendions. L’histoire de Jacques raconte la dureté des institutions sociales d’hébergement d’urgence, elle défait, s’il en était besoin, l’illusion d’un monde merveilleux de l’assistanat dans lequel se complairait celui qui ne veut rien faire.
Il nous faut entendre ces voix qui disent la sidération de la violence sociale qui non seulement précarise une existence mais dans le même temps la soustrait à la reconnaissance des autres en la rendant invisible. Il nous faut entendre et réfléchir sur le fait qu’une vie devient toujours invisible quand elle est rendue inaudible. Il nous faut méditer le fait qu’une vie devient inaudible quand elle perd la voix non parce qu’elle devient soudainement muette mais parce qu’elle ne trouve aucune structure auditive pour en prendre soin, la prendre en considération et lui donner la certitude d’être entendue. Peut-on vivre sans avoir une chambre d’écho ? Ne faut-il pas s’empresser de constituer ce parlement des inaudibles comme nouvelle chambre politique ? Alors seulement il sera possible de redonner espoir.
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