Ils s’appellent Jacques, Valérie, Koba, Amandine, Hélène, Korri… Fragiles, ballotés par les coups du sort, ils semblent flotter dans leur vie comme des ballons de papier de soie.

Jacques se débat avec les alizés de l’Océan Indien : il est réunionnais et a laissé derrière lui une enfance qui n’a pas fini de le tourmenter. Alors il se bat et se débat, comme un guerrier. Il envisage même de faire l’armée, même s’il se rend bien compte que la vie militaire ne va pas effacer tout ce qu’il a vécu…  parce que oui, il a vécu « dans un environnement très, très, très compliqué ». Un ciel si menaçant qu’il n’en dort toujours pas la nuit : « Moi, je suis un mec, je ne rêve pas, moi. Je ne suis pas là, le matin : « J’ai rêvé, j’étais sur une île paradisiaque ». Non, moi, je ne rêve pas de trucs comme ça ».Non. Pour Jacques, l’île de la Réunion n’a pas été une île paradisiaque mais une île cauchemardesque. Une île qui continue de le hanter dans son exil métropolitain : à Saint-Malo, où il a exercé le métier de cuisinier et où il a tenté de s’arrimer en fondant une famille, puis à Rennes où les vents l’ont finalement porté, de centre d’hébergement en centre d’hébergement. Car Jacques est trop en colère pour réussir à se fixer. Il en veut à la terre entière : à ses parents, qui les ont maltraités, lui et ses seize frères et sœurs, à son ex-compagne qui l’a quitté, au racisme quotidien, au « système français » qui « donne plus de droits aux sans-papiers qui arrivent tout juste qu’aux Français ». Il aimerait nous « épargner le discours raciste », mais il est amer, le cuisinier réunionnais. Il en assez d’avoir l’impression « qu’en fait, c’est vous l’étranger ». Il n’y a guère qu’en pensant à son fils que Jacques retrouve le sourire. Mais pour le reste, non, il n’arrive pas à digérer ce qu’on lui a fait. Alors il flotte, étranger au monde, dans un ciel où l’orage n’est pas près de passer. 

Valérie, elle, oscille au grès de vents d’est. Elle vit près de Nancy et elle n’a rien à dire. Ou si peu. Elle vit au RSA, elle a travaillé dans le nettoyage, puis dans la vente. Elle lit des romans. Elle aime nager. Mais parler, non. Rien ne sort. Elle n’a pas d’amis. Mais elle vit hors de chez elle. Elle quand elle rentre, elle n’a qu’une hâte : se sauver. Valérie – ce n’est pas son vrai nom -, Valérie n’a pas de projet. Elle veut juste nager. Elle veut s’échapper. Elle veut se sauver de la maladie de son mari. Oui. « Mon mari est en Ehpad. J’ai pas été heureuse. Maladie dégénérative. J’ai géré tout toute seule. Après je ne suis pas heureuse. Je dois m’occuper de tout toute seule. Quand tu vivais à deux et là tu te retrouves toute seule. J’ai pas le droit d’être payée. Comme je suis aidante, je n’ai pas le droit d’être payée. Comme je suis sa femme, j’ai pas le droit d’être payée ». Voilà pourquoi Valérie vit au RSA. Voilà pourquoi elle vit aussi au jour le jour, parce que « je ne sais pas s’ils vont m’appeler, ce qui peut arriver. Ça dépend des fois. Avant on marchait au jardin, maintenant on ne peut plus ». Alors Valérie nage… elle nage comme un ballon dans l’eau. 

Koba, lui, flotte parce qu’il ne peut plus marcher. Un soir, en rentrant de son travail, ce Géorgien d’une quarantaine d’années a reçu une balle perdue qui est venue transpercer sa jambe droite. « Pour rien, une seconde a changé toute ma vie », dit-il. Une seconde qui a fait vaciller le sol sous ses pieds. Car il a fallu se soigner sans plus pouvoir travailler – comment reprendre son métier de coursier ? Et les traitements, les opérations, les frais médicaux sont tellement élevés qu’il a fallu qu’il vende sa maison puis qu’il vienne se faire soigner en France. Koba a tout quitté : son pays, sa fille qui vient d’avoir seize ans, ses amis… Et maintenant, peut-il rentrer ? Koba ne peut toujours pas marcher, alors il se laisse glisser tandis que s’étend devant lui, à perte de vue, l’incertitude de l’avenir.

Amandine, c’est le sirocco qui l’a menée jusques sur nos côtes. Elle est partie du Centrafrique, en passant par le Maroc où elle a obtenu une licence de management avant de valider en France un Master d’économie appliqué au développement durable. Mais les coups du sort l’ont empêchée de s’enraciner : un compagnon violent, pas de titre de séjour… Amandine a dû s’enfuir avec ses jumeaux qui tournicotent autour d’elle, à Tour où elle s’est installée. Mais elle est déjà prête à partir, à quitter son logement, à chercher un nouveau travail, et même, à laisser son fils aîné à son père, à qui la justice a décidé de le confier. « Oui, c’est dur », reconnait-elle, dans un souffle.

À Tour, on peut aussi voir passer Hélène, qui se réveille tous les jours à 4 h50 pour aller faire quatre heures de nettoyage dans un fast-food, puis repart dans l’après-midi pour un autre travail de quelques heures. Entre-temps, elle attend les appels de Pôle emploi qui la convoque à des rendez-vous sans tenir compte des horaires décalés ni des temps de transport. Elle aimerait bien avoir de l’argent pour aller au cinéma ou à la plage avec sa chienne. Elle dit qu’elle « préfère être accompagnée d’animaux que d’un homme ». Les animaux, c’est « sa cause ». Et sa seule amarre.

Et puis il y a Korri. Lui, les ballons, il veut les faire voler. Après s’être longtemps évadé dans la fête, la musique et les paradis artificiels, après avoir vécu mille vies – marin, nomade à la recherche de free parties, garde d’enfants, vendeur de disques – il a rencontré Michel, « un monsieur haut en couleur qui lutte avec de la poésie ». Depuis, Korri fabrique et fait voler des ballons en papier. Ça lui permet d’« occuper le ciel » – et d’y rester bien perché.

Ils s’appellent Jacques, Valérie, Koba, Amandine, Hélène, Korri… Ce sont des individus que le hasard ou le malheur a frappé – mauvais traitements, maladie, accident, sortie de route, rupture, exil – et qui se sont retrouvés déracinés, arrachés à l’existence mondaine, repoussés sur les marges par des vents si forts qu’il leur faut désormais lutter chaque jour pour ne pas disparaître tout à fait. Comment les aider à atterrir ? Comment les aider à réapparaître sur la scène du monde et à retrouver ainsi une place dans la société ?

Peut-être simplement en les écoutant, pour qu’ils deviennent des « personnes » ?

Le mot « personne » a pour étymologie le latin « persona », qui renvoie au masque que portaient les acteurs des pièces de théâtre. Ce masque – ce persona –  recouvrait le visage « personnel » de l’individu qui le portait, et indiquait ainsi au spectateur le rôle qu’il jouait dans la pièce. Puis le terme persona a désigné, en droit romain, l’individu doté de droits civiques, par opposition à « homo » qui est juste un membre de l’espèce humaine. À l’évidence, Jacques, Valérie, Koba, Amandine, Hélène, Korri ont perdu ou n’ont pas reçu leur masque : ils ne jouent pas de rôle identifié sur la scène du monde et ils ne se sentent pas reconnus comme des acteurs à part entière de la société. Invisibles aux yeux des autres, ils errent, sans pouvoir prendre part au théâtre du monde commun.

Fabriqués en bois, les persona du théâtre romain étaient dotés d’une large ouverture à l’emplacement de la bouche : c’était le lieu du passage de la voix de l’acteur, qui était souvent amplifiée par la forme conique du masque. C’est à cette particularité que l’on doit la naissance du verbe personare qui signifie « sonner à travers ». Ainsi, l’individu devient une personne par le truchement d’un masque qui fait résonner sa voix et fait entendre sa parole.

Dès lors, c’est peut-être à nous, spectateurs, de prêter une attention particulière à celles et ceux qui sont privés de masque ? Peut-être avons-nous le pouvoir, en tendant l’oreille, en écoutant leur parole et en la laissant résonner en nous, de leur permettre de réapparaître sur la scène du monde et de s’y ancrer pour y jouer pleinement leur rôle ? Un rôle dont il faut rappeler qu’il n’est pas inaliénable : il peut être échangé, abandonné, modifié au cours de l’existence. Mais ces changements n’ont rien à voir avec le ballottement incessant propre à une vie individuelle sans attache, car ils ont lieu dans le monde, en compagnie des autres personnes qui, comme nous tous, y apparaissent, le composent et le transforment.