Pour réaliser nos reportages, nous nous tenons par moments juste au bord du grand fleuve, le flux de la société, de nos vies, où nous allons toutes et tous à nos occupations et obligations. Nous allons à la pêche aux vies, au hasard des rencontres. Nous frappons aux portes, demandons notre chemin. Notre recherche se propage de bouche à oreille. Un peu à la manière de Diogène de Sinope, se promenant en plein jour avec une lanterne, répétant : « Je cherche un homme. »
À la mi-mars 2023, dans un café de la place centrale de Pipriac, c’est une histoire vieille comme le monde qui va nous être contée par son personnage principal. Une histoire qui se répète depuis toujours, au point d’avoir ses mythes, comme celui de Caïn et Abel. Caïn, le cultivateur, lié à sa terre ; Abel, le berger, qui migre au gré des saisons. Incompréhension ancestrale entre sédentaire et voyageur.
Malgré ses vols à petits prix, notre société est clairement du côté des sédentaires. À quoi bon prendre l’avion, si ce n’est pour franchir des frontières autrement infranchissables ?
Korri (pseudo) est du côté des bergers, des voyageurs, des semelles de vent. Ne fut-il pas camelot ? Ce mot venu de si loin qu’on aurait pu croire qu’il s’était perdu depuis longtemps.
Après une enfance à La Courneuve et Montreuil, un bac littéraire, un DEUG d’anglais et un BTS action commerciale, le vent va très vite le pousser à traverser la Manche pour travailler en Angleterre. Mais la rencontre du monde des festivals et des arts de la rue va être un appel entendu.
Ne trouve-t-on pas de nombreux Anglais sur le plateau du Larzac ?
C’est alors la vie en camion, de festival en festival, à la grande époque des teknivals et de Spiral Tribe. Dix années de tour d’Europe, de liberté, « une vie de bohème, en tribu ».
Mais : « je me fais rattraper par le chômage. Pendant mon tour d’Europe, ma mère fait les déclarations par Minitel. Et à l’époque on le touchait longtemps. »
De retour sur la terre ferme, Korri tient un magasin de disques au centre commercial de Cergy 3 Fontaines. Puis vient Lorient, dans une franchise. Pendant plus de quatre ou cinq ans, il adopte l’apparence d’un sédentaire. L’apparence seulement.
« J’ai eu des problèmes de drogue. Mon frère en a parlé à mon père, qui est venu me chercher, et retour en région parisienne. »
Nouveau travail dans la logistique, pendant près de dix ans.
« Mais en parallèle je continue les free party, les teknival. Mais je suis de ceux des RDR, la Réduction Des Risques. Faire attention aux autres, pas de billets pour les pailles, attention aux seringues, organisation d’un stand de Médecins du Monde. »
« En parallèle », comme deux vies, comme deux lignes qui ne se croisent jamais, ne se touchent pas.
Après cela, retour à La Gacilly, pour se rapprocher de son frère, qui tient un magasin de lithothérapie, avec des pierres, selon les méthodes druidiques.
Il passe le permis pour conduire des cars et devient chauffeur scolaire. De nouveau sur la route ! Mais cette fois, avec des enfants en pagaille.
« Je fais très attention aux enfants ! J’avais arrêté les free party. »
En 2013, direction la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.
« Je suis à politique antifasciste mais pas d’extrême gauche. Je suis génération Mitterrand, tonton, et Jack Lang avec les MJC (Maison des jeunes et de la culture). »
Korri y retrouve ses tribus, l’autogestion, un air de liberté dont il a tant besoin, même s’il faut pour cela rester un peu au même endroit.
C’est là qu’il fait la connaissance de Michel, passionné de cerfs-volants.
« Nous en avons envoyé cinq-cents pour empêcher les hélicoptères d’approcher. Nous rencontrons des frères chambériens qui reviennent du Mexique et qui nous font découvrir l’art du papier de soie. »
C’est ainsi que prendra forme le projet de l’association Les Semeurs d’étoiles.
Depuis, Korri s’est passionné pour la fabrication de ces objets aux formes et tailles presque sans limites, répondant à de nombreuses contraintes de fabrication, déterminées par des tables de calculs à la complexité rare. Et cela pourrait prochainement devenir son métier : ateliers de présentation et de création dans des écoles, collèges, EHPAD, associations. Un festival bientôt au Mexique.
Après avoir tant roulé, marché, s’être évadé bien dangereusement —(Korri nous parlera de ses moments très durs en cure de désintoxication, de ses consommations « qui font aussi parti du fil rouge. Mais jamais pour me détruire. ») — après avoir pris bien des libertés avec les règles, et parfois avec les lois, Korri se prend maintenant à voler… et à faire voler des êtres imaginaires.
Cela semblait écrit d’avance.
« Ce qui est bien avec ce mode de vie, c’est qu’il n’y a pas d’indifférence des autres. Soit on vous prend pour un clochard, un drogué, ou alors on s’intéresse, on est curieux et on vient vous questionner. Les gens voient que nous savons parler, que nous avons du vocabulaire, une culture, et cela ne correspond pas aux préjugés des gens. L’État a toujours eu peur de nous car nous n’avons pas besoin d’eux. Nous pratiquons l’autogestion. Nous sommes des tribus que nous organisons. C’est ma façon de vivre et je n’ai pas de problème avec. »
Aujourd’hui, en plus de son engagement dans l’association, Korri est aussi actif dans un café associatif et un lieu de résidence pour troupes de théâtre et groupes de musique.
Comme il le dit :
« un lieu circassien ! »
On ne se refait pas.
