En quatre années Malcolm a appris bien des choses, sur lui, sur les autres, sur notre société, qu’il aurait vraiment préféré ne pas savoir. Ne pas savoir à quel point, à quelle vitesse, une vie « normale », une vie avec un métier, une compagne, un jeune enfant, peut vous échapper en un instant, au détour d’une dépression. Ne pas savoir ce que fait l’alcool et le si long parcours, les infinis efforts, pour vous en défaire. Ne pas savoir la vitesse fulgurante de la chute et l’interminable chemin pour remonter à la surface, pour se retrouver, retrouver une vie, retrouver les siens. 

Mais en attendant le bout de ce périple, déjà bien engagé en s’étant sorti de l’alcool, Malcolm use de tout ce qu’il a découvert, expérimenté, appris, dans cette vie aux règles, aux lois, si différentes de celles de la République. D’abord, « il faut savoir avec qui traîner. Moi, quand je suis arrivé dans la rue, je traînais avec beaucoup de gens. Et en fait, on a tous nos problèmes. Donc au lieu de s’attirer vers le haut, on s’attire vers le bas. Et puis il y a beaucoup de vols. (…) Maintenant, je marche tout seul. J’ai mes amis que je vois la journée, mais le soir, je rentre tout seul. Comme ça, je suis tranquille. C’est mieux. Mais sinon, à deux, trois, ça peut le faire. Mais quand on est en groupe, ça ne marche pas. On va tous boire ensemble, on va se drouiller ensemble. En fait, on n’avance pas. On fait la même chose toute la journée. Ce n’est pas possible pour moi. J’ai deux enfants, ce n’est plus possible. Je ne juge pas les gens, ils font comme ils peuvent, ils sont dans leur malheur, dans la tristesse, et des fois ils se réfugient dans les drogues et dans l’alcool. Mais c’est compliqué quand même. »

Et chaque jour, penser à la nuit, la nuit qui reviendra, cette nuit qu’il va falloir gagner, qu’il va falloir abriter, qu’il va falloir affronter parfois. Comment faire, lorsque l’on n’a plus la clef, plus la moindre clef, pour ouvrir une porte qui donnerait de l’autre côté de la rue, là où il y a un toit, des murs… Alors, là aussi, il faut apprendre, découvrir des passages secrets. « Il y a plein d’endroits où on se fait jarreter pour rien, alors que c’est abandonné, ou on est dans les parkings. C’est compliqué, vraiment. En vrai, c’est compliqué. Si on n’a pas une tente, et un endroit sûr où la mettre, c’est compliqué. Moi, je dors dans un immeuble, les gens me laissent dormir dans un immeuble parce que je suis tout seul, il y a un petit coin, qui est propre, c’est carré. Je suis tout en haut. J’ai mis du temps à trouver ça. En fait, je suis dans une cage d’escalier. C’est des bureaux. Et le matin, la dame qui fait le ménage, elle vient me réveiller avant que les gens arrivent, et je pars. Les gens ne savent pas que je suis là. Il n’y a que la femme de ménage qui sait que je suis là. Elle a vu que j’étais propre nickel-chrome. Quand elle me dit de partir, j’ai juste à enlever mon sac, je fais un nœud, je le pose quelque part. J’ai trouvé ça cars c’était ouvert. Je suis rentré et elle m’a vu une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. Elle a vu que c’était propre. Elle m’a dit, écoute, tant que tu restes propre et qu’il n’y a personne, tu ne me déranges pas. Par contre, il ne faut pas qu’on te voie. Après, c’est compliqué aussi. J’ai mis du temps à trouver. Il y a plein d’endroits qu’on a trouvé qui ont été fermés. Il y a des dealers qui viennent foutre le bordel. C’est compliqué. Même des squats. Quand nous, les mecs de la zone, on arrive à avoir des squats, souvent les dealers viennent et nous jarrettent. Parce que ça les intéresse. C’est compliqué. En vrai, ça les gêne. C’est compliqué. C’est qu’en fait, il y a beaucoup de mecs qui deal qui sont à la rue aussi. Sauf que, bah, ils ont des couteaux, ils ont ceci, cela, et c’est plus compliqué. »

Malcolm raconte tout cela d’une voix posée, calme. Il paraîtrait presque serein. Et pourtant… « Au bout d’un moment, le sommeil, il est important. On passe des 3-4 jours sans dormir parce qu’on cherche où aller ou parce qu’on se fait jarreter à 4h du matin par les flics. C’est bon. Du coup, il y a un stress permanent, il y a une crainte. Un stress, ouais. Une crainte, je n’irais pas, mais un stress, c’est chiant. C’est chiant de se coucher et ne pas savoir quand on dort. »

Peut-être n’aurait-il pas voulu savoir non plus que tout cela peut finir par paraître normal. « Après, le reste, on s’y fait. C’est triste à dire, mais le reste, on s’y fait au final. Je vais venir chercher à manger. Là, je n’ai plus de carte d’identité, donc je ne touche rien du tout. (…) Il y a des rechutes encore. Je n’ai pas de carte vitale, je n’ai pas de carte d’identité. Je ne touche pas d’argent depuis 4 ans. C’est compliqué. (…)  Faire la manche pour avoir un peu d’argent, c’est compliqué. C’est compliqué, mais c’est comme ça. Pour l’instant, c’est comme ça en tout cas, donc on verra plus tard. »

Et il y a toutes ces menues connaissances qui deviennent vite essentielles, vitales, quand on n’a rien, quand on ne peut compter sur rien, sur personne. « C’est des astuces sur astuces sur astuces, c’est compliqué. Après, il y a de l’entraide, les affaires que j’ai, malgré tout ça, c’est donné. Il y a l’entraide entre personnes. Faut faire attention à qui tu donnes quoi aussi. Parce qu’après on peut venir te récupérer des choses. Je te donne un pantalon, je te donne un téléphone. Après ça ne marche pas avec moi, si tu donnes, tu donnes, sinon tu ne donnes pas. Il y en a qui sont vicieux dans la rue. En vrai, il y en a qui sont vraiment vicieux dans la rue. Ça m’a donné même une clope, ça m’a donné 10 balles. Et ça veut dire, t’inquiète, t’inquiète. Trois jours après, ça vient te voir, tu me dois 20 euros, tu me dois 30 euros. Ils sont malins. »

Bien évidemment, il n’y a pas que le vice qui rode. La violence aussi est entrée dans la vie de Malcolm. Et là aussi, il lui a fallu apprendre, apprendre encore. « Si tu montres que tu es faible, ils vont en profiter. Et si tu montres que tu n’as pas peur, ils vont essayer quand même. Et si à ce moment-là, tu te laisses faire, c’est mort. Donc des fois, c’est con. Même si tu perds, ce n’est pas grave. Même si tu prends une rouste, il ne faut pas te laisser faire parce que sinon, ils vont revenir tous les jours. À un moment ou à un autre, c’est comme ça. C’est triste à dire, mais des fois, il faut être méchant pour être entier. »

Et le temps de cette remontée est d’autant plus interminable que Malcolm nous dira à quel point, dans la rue, le temps est long, long, si long, chaque jour sans fin… Encore une chose que Malcolm aurait préféré ne pas savoir.