Pourtant, ce n’est pas Isabelle qui prend de la place, à personne, en ne se plaignant de rien, en ne laissant grandir, pas même germer, la moindre de ses envies, en ne trouvant aucun regret à exprimer, en s’occupant des siens, de son père veuf de quatre-vingt-six ans, en ouvrant chaque matin l’Est Républicain, en lisant un livre comme cette sorte de Harry Potter prêté par sa nièce, en faisant des puzzles, comme ce deux mille pièces que son frère vient de lui accrocher, lui qui fait des cinq mille pièces mais les découpe pour les ranger dans leur boite. 

Les sorties, les trajets… Aller à l’époque travailler au camping de Gérardmer, à la crêperie de Gérardmer aussi. Des saisons, l’été, les week-ends et toutes les vacances. Et depuis… Maintenant il faut « s’occuper de mon papa, comme je n’ai plus ma maman, il faut bien l’occuper. » Ce papa avec lequel Isabelle vit seule. Ce papa qui était électricien, qui réparait des camions chez Mayer. Ce papa qui l’emmenait voir les matchs de foot de l’ASNL (AS Nancy Lorraine), il y a longtemps. Ce papa qu’elle emmène faire les courses dans sa voiture à elle, plus petite, plus pratique, depuis qu’il ne peut plus conduire la sienne. 

Qui l’a vu, Isabelle, travailler pendant nos vacances, fondue dans le décor de sa rue derrière la façade de cette maison oubliée au milieu de tous ces déménagements, arpentant les rues aux côtés de son papa, dans sa, forcément, petite voiture, ou aller à un concert, elle ne sait plus elle-même, de Patrick Bruel ou Jean-Jacques Goldman, traverser la foire de Nancy, acheter une gaufre et regarder les manèges tout en restant « sur le plancher des vaches » ?

Le temps pour Isabelle de nous dire, de se dire peut-être, encore une fois, « Je n’ai aucun regret. La vie est faite comme ça. Mais voilà, c’est tout. Peut-être un seul, peut-être. Je n’ai pas d’enfant. C’est tout. Le reste, ce n’est pas grave. Mais peut-être que c’est le seul regret, c’est ça. Mais bon, la vie est faite comme ça, c’est tout. J’en n’ai pas… j’en n’ai pas, c’est pas grave. Voilà, c’est tout, pas grave… J’en n’ai pas, j’en n’ai aucun. Non, j’en n’ai aucun, non, j’en n’ai aucun… »