Que sais-je de Sandra après ces près de deux heures de rencontre à la terrasse d’un café de Nancy ?
Je sais que Sandra a travaillé huit ans au service clientèle d’un opérateur téléphonique. Je sais que Sandra a dû vendre du gaz pour un producteur d’énergie mais qu’elle n’était pas vendeuse. Je sais qu’elle a alors été huit mois au chômage. Je sais que c’est en croisant une publicité pour le métier de surveillant pénitentiaire qu’elle s’est lancée dans cette profession.
Une expérience marquante, Sandra en parle. Elle sait, du moins elle pense, qu’elle idéalise. « Remettre de l’humanité auprès des prisonniers. Je n’avais pas le droit de les juger car ils avaient déjà été jugés. Au début, quand j’ouvrais une cellule, je ne regardais pas le dossier, je ne voulais pas savoir. Un jour j’ouvre à un grand père comme le père Noël. Mais dans la presse j’ai vu que c’était un pédophile qui avait fait du mal à ses petits-enfants. Je les appelais « Monsieur », « Madame ». Rien que cela c’était les humaniser. Il suffit d’un rien pour remettre de l’humanité. Je suis partie de la pénitentiaire car je devenais comme eux. »
Je sais qu’après Sandra est tombée malade. Gravement. « Ce passé qui ne passe pas. Je ne pouvais plus manger ni boire, je renvoyais tout. Impossible pour moi de m’alimenter pendant presque un an. Et miraculeusement je suis revenue. Alors que je n’aurais pas dû. La mort, la maladie, ne m’a pas voulu non plus dans son parcours d’insertion. Depuis, je vois les choses différemment. Je vois le monde tel qu’il est, sans œillères. » Je sais que cette renaissance est comme un nouveau jour de naissance pour Sandra, qui situe les évènements de sa vie dans un nouveau calendrier initié à cette date.
Cette renaissance va conduire Sandra à s’engager dans ce monde qu’elle regarde en face. « Je voulais interpeler les politiques. Macron m’a aidé. Il a le même âge que moi. Je me suis dit, ce n’est pas lui qui m’a fait du mal, on a le même âge. Je me suis dit, « aime ton ennemi. » J’ai lu son livre. Quand j’avais la haine contre lui je voulais lui prouver qu’une « sans dent » pouvait faire quelque chose. Je suis entrée au conseil consultatif. Maintenant j’ai huit ans dans ma renaissance. »
Cet engagement passera par l’implication dans un dispositif de participation des personnes allocataires du RSA. Une expérience riche. De conflits et d’incompréhensions. « Je fais de la sociologie « primitive ». Je suis au contact des gens. Eux les chercheurs ils sont au contact de leurs bouquins. Ils sont entre eux. Mettre des gens de la société entre eux ce n’est pas évident. J’ai été utilisée par le système. Ils font leurs recherches sur la participation sans faire un travail d’immersion. Cela leur a servi. On est leurs outils. (…) Venez voir la vraie misère. Venez voir des gens à la rue, des gens qui ne savent pas quoi faire de leurs animaux. Nous ne sommes pas représentatifs au conseil représentatif. Il y en a qui sont dans une telle misère. En 2022 déjà je disais attention, vous n’écoutez pas le peuple. Vous n’avez pas compris le crie du peuple, cette fracture de Chirac. J’arrive à comprendre les gens qui par colère votent RN. C’est la réalité, les gens ne sont pas écoutés. Là je comprends que quand la maison brule, avant d’aider les autres, il faut s’occuper du pauvre gaulois français. Après on peut aider les autres. Mais c’est plus exotique d’aller s’occuper d’autres. »
« La religion comme la politique c’est la même chose. On parle d’élu. Les urnes. L’urne c’est la mort. Je comprends que l’on dise qu’ils sont déconnectés. Ils restent dans le même entre soi. Toujours entre eux. Tu vas à la foire au pâté de cochon, c’est bien. Tu rencontres des gens. Mais tu es encerclé par la sphère politique qui est autour de toi. »
Dans cette nouvelle vie Sandra se bat, au quotidien. Ce combat semble animé des mêmes motivations que celles qui l’avaient conduites quelques années avant derrière les murs de prisons, pour y amener de l’humanité. La tâche ne semble pas beaucoup plus simple hors les murs.
Et il y a « ce passé qui ne passe pas », malgré cette « renaissance », cette « résurrection ». Sandra me redit que ce n’est pas Macron qui lui a fait du mal, puisqu’elle a le même âge…
« Moi, c’est l’avortement qui m’a fait du mal. On ne s’en remet jamais. Beaucoup de femmes n’en parlent pas. C’est un désastre pour les femmes. C’est encore la femme qui paye, c’est la sorcière qui paye. Et on détourne la parole de Simone Veil. L’exception est devenue la Constitution. Pour la femme c’est une mort intérieure. Et le lendemain elle ne fait pas « youyou » à la machine à café avec ses copines. Personne n’en parle. Toutes les lois de la cité ne sont pas humanistes. »
« On a tous ce passé qui ne passe pas. On a besoin du langage et pas de se mentir. Et pas un langage compliqué. Pas un langage alambiqué. « Il faut se faire confiance » mais mieux vaut se comprendre. Comment voulez-vous que cela « s’alchimise » ? »
Mais pour Sandra, « le bénévolat ça va cinq minutes. Je veux aussi travailler. »
« Pour reprendre confiance en soi il faut s’y mettre. Parfois la vie on a des croches pieds, des gens nous disent qu’on n’est pas capables, que ce n’est pas possible. Et un CV cela ne parle pas, c’est une nature morte. La maltraitance institutionnelle. Quand on va à pôle emploi et qu’on se fait mal traiter. Surtout quand on est en bas du système. Il y a un manque de considération. La maltraitance c’est le mépris. La maltraitance elle est partout. La vache maintenant elle sait ce qu’est l’abattoir. »
Alors, Sandra me reparlera de l’avortement et de sa place dans la société, de ce passé qui ne passe pas, des préjugés que nous avons les uns sur les autres, « aussi sur les politiques » et la nécessité de « se rencontrer »
« On est tous en colère car il y a quelque chose qui ne passe pas en nous. »
