Cette silhouette qui passerait presque inaperçue du haut d’un dédain ordinaire a peut-être été le plus lourd fardeau à porter à longueur des journées d’Isabelle, depuis la cour d’école où déjà… « avec la tenue, l’allure que j’ai, j’en ai pris plein la figure. (…) On voit mon poids, vous savez, j’en ai eu plein les oreilles. » Non seulement les regards jugeaient, mais il fallait encore que le verdict, toujours le même, sans appel, soit tant et tant prononcé…
Pourtant, ce n’est pas Isabelle qui prend de la place, à personne, en ne se plaignant de rien, en ne laissant grandir, pas même germer, la moindre de ses envies, en ne trouvant aucun regret à exprimer, en s’occupant des siens, de son père veuf de quatre-vingt-six ans, en ouvrant chaque matin l’Est Républicain, en lisant un livre comme cette sorte de Harry Potter prêté par sa nièce, en faisant des puzzles, comme ce deux mille pièces que son frère vient de lui accrocher, lui qui fait des cinq mille pièces mais les découpe pour les ranger dans leur boite.
Isabelle n’a pris la place de personne, en ne bougeant pas de la maison familiale, dans cette rue qui, elle, a changé, dont tous les habitants ont changé. « Il n’y a plus personne, non, ça a tellement changé », comme si les nouveaux voisins ne l’avaient même pas aperçue, au point qu’elle-même ne voit plus personne dans cette rue dont elle n’a jamais déménagé. « Avant il y avait des boucheries, des boulangeries. Maintenant il y a juste celui qui fait du miel. Je ne sais pas comment il fait. Non il n’y a plus rien. Maintenant ils font des appartements. Il n’y a plus personne. » Cette maison où depuis onze ans déjà n’est plus sa maman, qui « est partie d’un coup, je vous le dis, ça fait mal, mais bon, c’est comme ça. Elle a fait, comment on appelle ça, vous savez, la dialyse. Vous savez, une machine qui traite le sang. Elle n’avait plus de rein déjà et puis là la dialyse elle n’a pas aimé. Et le petit cœur ben voilà, c’est tout… »
Les sorties, les trajets… Aller à l’époque travailler au camping de Gérardmer, à la crêperie de Gérardmer aussi. Des saisons, l’été, les week-ends et toutes les vacances. Et depuis… Maintenant il faut « s’occuper de mon papa, comme je n’ai plus ma maman, il faut bien l’occuper. » Ce papa avec lequel Isabelle vit seule. Ce papa qui était électricien, qui réparait des camions chez Mayer. Ce papa qui l’emmenait voir les matchs de foot de l’ASNL (AS Nancy Lorraine), il y a longtemps. Ce papa qu’elle emmène faire les courses dans sa voiture à elle, plus petite, plus pratique, depuis qu’il ne peut plus conduire la sienne.
Qui l’a vu, Isabelle, travailler pendant nos vacances, fondue dans le décor de sa rue derrière la façade de cette maison oubliée au milieu de tous ces déménagements, arpentant les rues aux côtés de son papa, dans sa, forcément, petite voiture, ou aller à un concert, elle ne sait plus elle-même, de Patrick Bruel ou Jean-Jacques Goldman, traverser la foire de Nancy, acheter une gaufre et regarder les manèges tout en restant « sur le plancher des vaches » ?
Nous marcherons un peu côte à côte en direction de l’arrêt de bus, Isabelle s’en retournant chez elle. « Je vais faire le petit déjeuner au papa, il va se lever, je ne sais pas, et puis peut-être l’après-midi, on ira au cimetière. (…) C’est tout, je n’ai rien de spécial en ce moment, on verra. Ce que papa dira. »
Le temps pour Isabelle de nous dire, de se dire peut-être, encore une fois, « Je n’ai aucun regret. La vie est faite comme ça. Mais voilà, c’est tout. Peut-être un seul, peut-être. Je n’ai pas d’enfant. C’est tout. Le reste, ce n’est pas grave. Mais peut-être que c’est le seul regret, c’est ça. Mais bon, la vie est faite comme ça, c’est tout. J’en n’ai pas… j’en n’ai pas, c’est pas grave. Voilà, c’est tout, pas grave… J’en n’ai pas, j’en n’ai aucun. Non, j’en n’ai aucun, non, j’en n’ai aucun… »
