La guerre civile des mots Adrianna Zukowska
Laisserons-nous les extrêmes européennes piller nos dictionnaires ?
À l’heure où les mots sont instrumentalisés par les populismes et les extrêmes à travers l’Europe, l’enquête des Cahiers Personne.s nous emmène de la France à la Pologne, à la rencontre de ceux qui ont forgé la démocratie post-soviétique. Entre appropriation du langage et dérive idéologique, cet article explore la « guerre civile des mots » et les moyens de préserver la dignité et la liberté d’expression dans nos sociétés.
Dans cet article, vous découvrirez :
- Comment des mots et concepts universels comme « dignité » et « solidarité » sont détournés par les populismes et extrêmes en Europe.
- L’histoire et l’héritage de Solidarnosc à Gdansk face aux récupérations politiques contemporaines.
- Des témoignages de personnalités polonaises sur les dangers de l’appropriation du langage et la préservation de la liberté d’expression.
- Les enjeux d’une « paix civile des mots » pour protéger le langage, le débat démocratique et notre humanité commune.
Au moment du lancement des Cahiers Personne.s, un débat a émergé au sein de la rédaction : peut-on utiliser le terme « système » pour désigner l’ensemble des relations politiques et sociales ?
“Système” : un parfait exemple de mot-valise, largement mobilisé par les organisations populistes et extrêmes pour marquer leur distance avec les partis et institutions « traditionnelles », perçus comme l’establishment politique, économique et médiatique, et se présenter ainsi comme représentants de l’anti-système, à savoir le peuple.
Parallèlement à nos travaux conduits en France, notre regard s’est tourné vers la Pologne où nous sommes partis enquêter aux sources de l’éveil démocratique post-soviétique en Europe. C’est à Gdansk, en 1980, que la révolution du premier syndicat libre Solidarnosc allait devenir l’épicentre de secousses précipitant l’effondrement des régimes communistes en Europe centrale.
Carnet de notes lors de notre parcours à la recherche de la solidarité et de la dignité (Godnosc) en Pologne
Nous y avons trouvé un port idéal où jeter l’ancre des Cahiers Personne.s dans leur enquête sur la Dignité, conduite à travers des rencontres avec les fondateurs de Solidarnosc. Ainsi, nous avons eu la chance d’interviewer le sénateur Bogdan Borusewicz. À notre grand étonnement, notre hôte a ouvert l’entretien par ces mots :
« Quand j’ai entendu que nous allions parler de la dignité, j’ai été surpris. Pourquoi parler de la dignité ? Bien sûr, celui qui ment se comporte de manière indigne. Il faut se comporter dignement. Mais ce n’était pas un concept central, ni un slogan qui nous organisait. Et en ce moment, c’est aussi le nom d’une association regroupant ici à Gdansk d’anciens militants de Solidarnosc, qui est un soutien pour le parti Droit et Justice (le PiS). Pour moi, c’est une provocation (…) Ce concept est utilisé par les mouvements extrêmes. Le Pen utilise ce concept, Orban, chacun parle de la dignité de son propre peuple, mais d’une manière qui fait qu’il considère que son peuple est plus digne que les autres. Donc je dis que je suis surpris que vous vouliez organiser une discussion en partant de ce concept. »
En effet, le syndicat jadis libre Solidarnosc, transformé au fil des années en un organe de facto du parti PiS (Parti Droit et Justice), a inspiré une myriade d’associations et d’organisations, souvent liées à l’Église polonaise, devenue tribune politique du parti nationaliste. Parmi elles, l’association Godnosc (Dignité), dont le secrétaire Stanisław Fudakowski est l’auteur de déclarations telles que :
« Aujourd’hui, malheureusement, nous sommes dans une situation où différentes forces, internes et externes, tentent de bloquer la montée en puissance des Polonais. », peut – être inspirée par « We have two enemies: We have the outside enemy, and then we have the enemy from within. And the enemy from within, in my opinion, is more dangerous than China, Russia and all these countries » de Donald Trump (13/10/2024 sur Fox News).*
Nous assistons à un processus où l’on s’approprie des organisations, mais surtout un vocabulaire historiquement lié à la libération, à l’émancipation et à la défense de l’égalité des droits humains, « au droit fondamental d’avoir des droits », comme le disait Hannah Arendt, pour le détourner au profit de courants idéologiques qui répandent divisions et rejet de personnes ou de communautés entières.
Les fondateurs de Solidarnosc s’en sont progressivement désaffiliés pour rejoindre l’opposition. Parmi eux, M Borusewicz qui constate :
« Le syndicat soutient le PiS, et beaucoup de gens ne veulent même pas en entendre parler, de notre syndicat. Mais nous expliquons que c’est une histoire dont il faut être fier. Que l’année 1980 et Solidarnosc sont des choses dont il faut être fier, car aujourd’hui ce syndicat a le droit sur le symbole, et menace que si quelqu’un l’utilise, il ira en justice. Donc il peut m’attaquer en justice. Tous les créateurs de Solidarnosc sont en dehors de ce syndicat et ce sont des personnes complètement nouvelles qui le gouvernent aujourd’hui. Donc souvent, j’emploie les termes « août », « les gens d’août », en parlant de Solidarnosc, pour ne pas les énerver. »
Rien d’étonnant à ce qu’un sénateur de la PO (Plateforme Civique), centriste et pro-européen, favorable aux réformes institutionnelles et à la gouvernance démocratique, prenne ses distances avec la rhétorique populiste. Nous le comprenons. Cela dit : le Manifeste des Cahiers Personne.s s’ouvre par cette affirmation :
Dans une société où les mots sont tordus et accaparés, utilisés pour affirmer et blesser, pour effacer ou assigner, nous les laissons aller à leur subtilité, à leur polysémie, les laissons parcourir tous les liens de nos vies.
Nous pensons en effet essentiel de mener la guerre des mots, non pas en cherchant nous-même à nous les approprier, mais en leur redonnant leur libre complexité qui seule permet la nuance et le plein exercice de la liberté d’expression. Par conséquent, il nous est impossible d’adhérer à la stratégie d’abandon ou d’accepter une réaction quasi réflexe qui de fait s’ampute de certains mots ou des pans entiers du vocabulaire sous prétexte qu’ils sont instrumentalisés par les populistes. Est-ce légitime ou efficace de renoncer au mot « solidarnosc » pour éviter le risque d’un procès ?
Affiche électorale d’un candidat d’extrême droite pour l’élection présidentielle de mai et juin 2025
Soirée électorale de la Plateforme Civique à Gdansk le soir du premier tour de l’élection présidentielle 2025
À Gdańsk, au lendemain du premier tour de la présidentielle de 2025, la voïvodie de Poméranie Beata Rutkiewicz prévient qu’il ne s’agit pas d’une analogie avec l’actualité, et pourtant :
« La Seconde Guerre mondiale n’a pas commencé le 1er septembre 1939 dans notre pays. Elle a commencé bien des années plus tôt : elle a commencé avec la langue, avec ce langage dans lequel nous ne reconnaissions pas le droit à certains groupes sociaux de coexister à nos côtés. Nous le savons tous grâce à l’histoire. Cela se manifestait, par exemple, par le fait que nous ne pouvions pas nous asseoir sur le même banc que les Juifs, ou que certaines communautés étaient signalées de manière spécifique, ou que les enfants de certaines communautés ne pouvaient pas aller à l’école. Donc tout commence par des phénomènes qui, au début, peuvent sembler insignifiants, voire inoffensifs, ou par un langage excluant : « je ne t’aime pas », « tu ne me plais pas », mais cela s’accumule. Les mots ont vraiment de l’importance. Vraiment. J’y crois profondément. »
Idée qui fait écho à la formule de Jon Kalman Stefánsson : « les mots sont des balles ».
Les exemples de cette appropriation des mots foisonnent aujourd’hui partout en Europe : « français de souche » (RN), « le grand remplacement » (Renaud Camus), « le peuple », « la caste » (LFI, Podemos) ; « famille », « progressiste » (Giorgia Meloni) ; « Bruxelles », « souveraineté » (PiS); « moralité », « perversion » (Grzegorz Braun)…
Nous discernons ici les procédés linguistiques décrits par Klemperer : des mots qu’on a détournés de leur sens pour en corrompre la valeur. Ainsi, ce qui était un terme neutre, sociologique ou un nom propre devient un superlatif (peuple, famille) ou un péjoratif (Bruxelles, caste, progressiste).
Il est certainement temps d’admettre que les populistes européens, en pillant et en instrumentalisant ce bien commun qu’est notre vocabulaire, sont en passe de remporter la guerre civile des mots, tandis que médias, institutions et les autres courants politiques restent complices par leur résignation passive et désolée ou par une confrontation brutale et elle-même stigmatisante.
Chaque mot abandonné devient un territoire perdu de la démocratie où les extrêmes peuvent se livrer librement à leur funeste travail, à l’instar de Grzegorz Braun « qui utilise absolument un langage excluant, qui stigmatise les autres, qui dit clairement qui est Polonais et qui ne peut pas l’être, qui est humain et à qui l’on retire son humanité. Pour moi, c’est terrifiant, car aujourd’hui, environ 6 % des personnes ont voté pour une certaine rhétorique. Aujourd’hui, je travaille du côté de la politique, je suis du côté du camp au pouvoir, et j’accorde une grande attention même à de tels petits phénomènes, car ils peuvent se transformer, pas forcément, mais ils peuvent se transformer en conséquences vraiment graves pour notre société » analyse Beata Rutkiewicz.
Zone portuaire de Gdansk
Mais l’exclusion, la catégorisation serait-elle le domaine réservé des populistes ? Derrière leurs paravents humanistes, les démocrates sont-ils à l’abri du vent de la stigmatisation ?
Nous avons assisté à la soirée électorale de la PO (Plateforme Civique) à Gdansk lors du 1er tour des présidentielles du 4 juin 2025. Le choc de voir leur candidat, pourtant largement en tête dans tous les sondages, talonné par celui du PiS était palpable malgré les efforts des militants face à notre micro : « Le travail continue… », « Nous sommes en bonne voie… », « Score très encourageant… » résonnaient en dissonance avec leurs voix tremblantes et yeux humides.
C’est seulement en off que les mots ont pu enfin exprimer la déception … Comme ceux de Jacek (prénom modifié), militant PO de longue date :
« La démocratie, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne fonctionne plus depuis longtemps. Je ne crois pas du tout que chacun devrait avoir un droit de vote égal, indépendamment de ce qu’il représente. Le vote, ou plutôt la force du vote, devrait dépendre de quelque chose – il s’agirait de qualifications intellectuelles. Même pour conduire une voiture, il faut passer des tests psychologiques, médicaux et réussir un examen. Et pour l’instant, tout le monde vote : celui qui reçoit de l’État et celui qui contribue à l’État ; celui qui a des connaissances et celui qui n’en a pas. Cela n’a pas fonctionné. Bien sûr, c’est mon opinion personnelle – ce n’est pas celle d’un parti. »
Soirée électorale de la Plateforme Civique à Gdansk – premier tour de l’élection présidentielle
Derrière les mots qui stigmatisent, arrivent rapidement les mesures qui excluent, qui déclassent, qui relèguent. Si on admettait l’idée d’un « permis de voter » on aurait adopté le procédé d’euphémisation bureaucratique pratiquée par la Lingua tertii imperii en transformant l’atteinte au droit fondamental de chaque citoyen en formalité administrative.
Ainsi Magda, que nous avions sollicitée pour nous accompagner lors des rencontres polonaises, aurait sans doute échoué au fameux “permis de voter”. Fervente admiratrice de Karol Nawrocki (élu depuis président de la Pologne) elle a été particulièrement séduite par ses promesses d’exiger de l’Allemagne des réparations de guerre, tant matérielles que morales : sujet qui ravive en elle une véritable souffrance et un sentiment d’injustice.
C’est pourtant elle qui s’est montrée extrêmement critique vis à vis de ses proches qui tenaient des propos offensifs et insultants à l’égard des électeurs du parti centriste. Nous avons été surpris par son appel à dialoguer, à discuter, à confronter ses idées de manière démocratique, pacifique. Serait – ce une des clés pour retrouver la paix civile des mots ?
Telle est l’idée de Boguslaw Chrabota :
« La démocratie est comme une rivière, dans laquelle coulent différents courants : un courant clair de réflexion morale transparente, et un courant de mal, de brutalité, d’héritages du passé. Tout cela se mélange, n’est-ce pas ? La démocratie encadre tout cela. La rivière transporte ces différents courants, et tant que nous ne dépassons pas les seuils, les rives de cette rivière, c’est-à-dire tant que nous restons dans la logique de l’écoulement selon des règles traditionnelles, pour ainsi dire selon les lois de la physique, tout va bien. Alors, combattons avec des mots. Combattons avec la voix. Combattons avec des arguments. Combattons en nous regroupant, en nous associant, en confrontant moralité et immoralité. Mais à l’intérieur des limites de cette rivière que nous fixent les rives, lorsque l’histoire fait que ces eaux débordent, alors surviennent des tragédies, et il faut s’en garder. Cela doit être compris aussi bien au niveau des pays d’Europe que de l’Union démocratique, de Bruxelles. On ne peut pas violer la structure de la démocratie comprise traditionnellement. »
Et comment préserver ce bien commun qu’est le langage, lieu même de notre débat démocratique mais aussi de l’expression de ce que nous sommes les uns et les autres ? Comment le protéger des abus populistes des extrêmes à travers l’Europe qui en viennent à faire dérailler les démocrates eux-mêmes ? Comment sortir de cette guerre civile des mots dont nous sommes désormais tous victimes ?
Boguslaw Chrabota nous en propose une clé :
« Rendons à l’homme et aux hommes la langue que s’approprient, et essaient de s’approprier pour eux-mêmes, les deux camps, chaque côté de la politique. Je dirais ceci : libérons la langue, ou essayons au moins, luttons pour ne pas leur céder notre langue. Nous devons défendre la neutralité partisane, sans pour autant être apolitiques, du langage. Que les dirigeants des mouvements autoritaires ne se l’approprient pas, ne nous privent pas de notre langue.
Utilisons-la à notre manière. Écrivons ce qu’est la dignité. Ce n’est pas une matraque pour frapper les minorités au nom de la prétendue dignité nationale des Polonais. Ce n’est pas une matraque. C’est un mot qui renvoie à une valeur inscrite dans l’ADN de l’être humain. »
C’est un combat essentiel à mener aujourd’hui partout en Europe, de la Pologne à la France, en passant par l’Allemagne, l’Italie, la Tchéquie, la Hongrie, et au-delà. Il y a quarante-cinq ans, dans une Europe coupée en deux, des millions de femmes et d’hommes se sont battus pour notre liberté. Comme nous l’ont rappelé les membres fondateurs de Solidarnosc, ce combat a conduit à des victoires historiques, mais celles-ci ne sont jamais acquises définitivement. Toutes nos sociétés sont aujourd’hui entraînées dans cette guerre civile des mots. Il est urgent d’agir. Seule une mobilisation collective pourra nous permettre de retrouver le chemin d’une véritable paix civile des mots. Nous avons rencontré en Pologne, dans « tous les camps », des femmes et des hommes prêts à faire cet effort. L’action des Cahiers Personne.s s’engage en France sur ce même chemin.
Adrianna Zukowska est rédactrice associée des Cahiers Personnes.
* « Nous avons deux ennemis : nous avons l’ennemi extérieur, et nous avons ensuite l’ennemi intérieur. Et l’ennemi intérieur, à mon avis, est plus dangereux que la Chine, la Russie et tous ces pays. »
