L'étrange destin de la dignité Par Boguslaw Chrabota
Dans ce témoignage personnel, Boguslaw Chrabota revient sur l’été 1980 à Nowa Huta et sur la révolution de Solidarnosc, qu’il a vécue depuis son adolescence. À travers ses souvenirs, il nous confie ce que recouvrent réellement les mots « solidarité » et «dignité » pour ceux qui les ont vus surgir et évoluer depuis 1980.
Dans cet article, vous découvrirez :
- La perception et le vécu d’un adolescent de Nowa Huta lors des débuts de Solidarnosc.
- La manière dont l’idéal marxiste s’est heurté aux réalités sociales.
- Une réflexion sur l’usage contemporain de la « dignité », souvent détournée à des fins populistes.
Installation de la statue de Lénine à Nowa Huta en 1973
Je me souviens évidemment très bien de cet été 1980, quand la révolte ouvrière traversait la Pologne. J’étais alors un très jeune homme, bien trop jeune pour participer à cette rébellion contre le système, ou même pour en saisir vraiment le sens. Et pourtant, de tout mon cœur, j’étais du côté de la révolution ; j’avais le sentiment qu’elle portait une transformation essentielle, qui allait réduire en poussière le monde existant, détruire les piliers du système dont nous étions les prisonniers, et servir de fondement à quelque chose de nouveau ; meilleur que la réalité à laquelle nous étions condamnés. Bien sûr, il est difficile de le décrire tout à fait sincèrement plus de quatre décennies plus tard ; à ces souvenirs se superpose la perspective de réflexions ultérieures, toute la légende dont nous avons entouré, au fil des années, l’août polonais. Il est encore plus difficile de revenir au point de vue de l’adolescent que j’étais : quelqu’un qui ne disposait ni de l’appareil intellectuel, ni du langage nécessaire pour décrire ses propres expériences de l’époque. Néanmoins, si je voulais tenter de reconstruire mes exaltations d’alors, je devrais admettre franchement que ce mot magique, « solidarité », ne trouvait aucun écho en moi. Je ne comprenais pas le sens de son usage : qui devait être solidaire avec qui ? Face à quoi cette solidarité devait-elle résonner ? Et pourquoi précisément « solidarité » ?
Photo d’enfance de Boguslaw Chrabota (en haut)
C’est sans doute absurde, mais ma confusion d’alors autour de ce mot avait à voir avec le fait que j’avais passé la plus grande partie de mon enfance dans un quartier ouvrier de Cracovie – Nowa Huta (littéralement : Fonderie Nouvelle, ndlr). Au pied, ou peut-être mieux vaudrait-il dire : à l’ombre des fumées, d’un gigantesque complexe sidérurgique, construit au début des années 1950 qui, à son apogée, employait près de cinquante mille personnes. C’étaient mes voisins : de jeunes techniciens, des ingénieurs, et surtout des ouvriers, qui chaque matin montaient par centaines dans les bus et les tramways pour aller « au combinat », comme on appelait une des plus grandes incarnations du socialisme sur la Vistule. Autour de cette construction, puis de cette immense usine, les communistes au pouvoir en Pologne avaient bâti toute une légende : Huta Lenina (Fonderies Lénine ndlr) devait être le symbole du triomphe de l’idée marxiste, une cathédrale laïque où l’on honorait l’effort humain et les accomplissements de l’amitié polono-soviétique. Et Nowa Huta elle-même devait être l’exemple parfait de la ville des travailleurs : socialiste et athée, proche de l’idéal de justice sociale. Était-ce ainsi en réalité ? Les plans des idéologues ont rapidement tourné court. Les paysans, amenés de tout le pays et que l’on voulait transformer en ouvriers, regrettèrent presque aussitôt l’Église catholique et réclamèrent leur foi et leurs lieux de culte. Dès 1960 eurent lieu les premières émeutes et arrestations ; la milice attaqua et frappa alors les manifestants. C’est ce jour – là que mourut le mythe de la ville socialiste et d’année en année, Nowa Huta devint un lieu de plus en plus hostile aux ingénieurs communistes des âmes : de plus en plus rebelle, et de plus en plus problématique. Nowa Huta, c’était de vastes ensembles d’immeubles, seulement entrecoupés çà et là par quelques lambeaux de parcs ou de verdure. Les centaines de milliers de personnes qu’on y entassa ne parvenaient pas à créer une communauté unique ; ceux qui avaient quatre classes d’école primaire et travaillaient aux « hauts fourneaux » ne trouvaient aucun langage commun avec les ingénieurs, les médecins ou les enseignants. Les fossés sociaux et intellectuels étaient impossibles à combler. Rien (hormis la religion) ne reliait ces gens; ils ne savaient même pas se parler. Il en était de même pour leurs enfants. Ils ne rivalisaient même pas entre eux : les enfants de « l’intelligencja »* étaient isolés, pour ne pas dire persécutés, par les groupes de camarades issus de familles ouvrières. Ainsi fut mon enfance. On reprochait au garçon que j’étais, issu de l’intelligentsia, de porter des lunettes, d’avoir une vue faible et d’être réfractaire à l’usage de la langue que les gamins d’ouvriers rapportaient de chez eux.
Photo d’enfance de Boguslaw Chrabota (à droite)
Une vitre épaisse, nourrie de préjugés, régnait au milieu de profondes hostilités réciproques. Et c’est sur ce terreau que tomba, en 1980, le mot d’ordre de « solidarité ». Pouvait-il être compris, accueilli, accepté ? Dans notre milieu d’adolescents, il n’y avait aucune chance. Et pourtant, l’intuition nous soufflait qu’il se passait quelque chose d’important : que le monde d’hier tremblait sur ses fondations et allait s’effondrer d’un moment à l’autre. Paradoxalement, nous avons commencé à prendre conscience que ce grand changement déclenché par les grèves des chantiers navals de Gdańsk touchait à la dignité humaine. Oui, c’était une révolution de la dignité, qui nous concernait tous, collectivement et individuellement. Aurais-je employé ce mot à l’époque ? Probablement pas. Pourtant, c’est bien de la dignité qu’il en était question. De la dignité des travailleurs, élevés à coups de stéroïdes idéologiques de l’utopie marxiste. De la dignité des croyants, à qui l’on refusait des lieux de culte. De la dignité des épouses et des mères qui pour acheter une livre de viande pour la table dominicale, passaient des heures dans des files d’attente, tandis que la vendeuse, avant de leur remettre la marchandise, découpait dans leurs carnets des tickets de rationnement. Beaucoup ne le supportaient plus : ils entassaient enfants et valises dans la voiture et fuyaient à l’étranger, le plus loin possible du « paradis communiste », où l’on matraquait ceux qui s’opposaient au pouvoir et où l’on licenciait les salariés pour « dissidence ». Oui, je le ressentais déjà profondément et avec le temps est venue la compréhension : la révolution de « Solidarnosc » était une révolution de la dignité ; c’était d’abord la dignité qui était en jeu. Les autres niveaux de nos aspirations — liberté, démocratie, souveraineté — sont venus plus tard. Il fallait y mûrir. Grandir. Et tout a commencé par la dignité. Quatre décennies et demie plus tard, alors que j’écris ces lignes, « la dignité » est de nouveau en vogue. Les populistes crient la dignité de la nation, de la famille, du groupe religieux. Et au nom de cette dignité-là, on attaque des migrants en leur refusant ce qu’il y a de plus humain : la dignité individuelle. Eux sont là, à nos frontières, les mains tendues pour demander de l’aide. Nous leur crions dans des mégaphones de retourner chez eux. Nous les repoussons de notre seuil. N’auraient-ils donc aucune dignité ? Ou peut-être sommes-nous en train de la leur voler ? Quand je repense à notre révolution polonaise de la dignité, j’en boue de colère. Est-ce bien ce monde que nous avons construit ? C’est pourquoi je crois de plus en plus que la dignité est un attribut de l’individu, non du collectif. Et je garde cette idée.
* Inteligencja : en PRL, ce terme désigne le groupe social de personnes diplômées, exerçant des professions qualifiées (médecins, ingénieurs, enseignants, artistes, chercheurs, etc.) qui constituait une couche sociale intermédiaire entre la classe ouvrière et la paysannerie et la nomenklatura du Parti, qui détenait le pouvoir politique (appelés souvent de manière péjorative « les apparatchiks »).
