Les Cahiers Personne.s à la recherche de Lech Walesa Émergence d’un projet personnaliste dans le miroir d’une Europe pliée en deux
Philippe Quéré
Entre mémoire et présent, cet article entraîne le lecteur sur les routes d’une Europe fracturée, à la recherche de ce que furent, et de ce que pourraient redevenir, la solidarité et la dignité. Des vies anonymes de France aux chantiers navals de Gdansk, de Lech Walesa aux héritiers du personnalisme, il interroge la perte d’un langage commun et la possibilité de le reconstruire. Une enquête sensible et politique, portée par des voix, des visages et des récits qui traversent les frontières et les époques. À travers rencontres, témoignages et retours sur l’histoire récente, le récit explore ce qui, dans les expériences vécues, peut encore faire lien et redonner sens au commun. Il invite à regarder autrement nos divisions contemporaines pour y discerner les conditions d’un dialogue à réinventer.
Dans cet article, vous découvrirez :
- Comment une enquête née de l’écoute des vies fragilisées en France, conduit jusqu’aux racines polonaises de la solidarité européenne.
- Pourquoi des mots chargés d’espoir comme dignité et solidarité, hier moteurs d’émancipation collective, sont aujourd’hui traversés par les divisions et les peurs.
- De quelle manière un mouvement comme Solidarnosc a su transformer des luttes ordinaires en un basculement historique, visible bien au-delà de la Pologne.
- En quoi la figure de Lech Wałęsa, rencontrée à hauteur d’homme, permet de relire notre présent démocratique et ses fragilités.
- Ce que le personnalisme, de Gdańsk à Varsovie, de la France à la Pologne, peut encore offrir comme horizon commun pour penser l’Europe des personnes plutôt que des blocs.
Bureau de Lech Walesa au Centre de la Solidarité Européenne à Gdansk
Nul besoin de revenir sur l’état de clivage, de confusion, de désorientation, de colère parfois, des sociétés et peuples européens, dans un monde sans boussole. L’une des caractéristiques de cette époque troublée et dangereuse se manifeste dans la multiplication et le renforcement des stéréotypes en tous genres et de formes toujours plus violentes de rejets de tel ou tel groupe social, culturel, ethnique, politique, religieux. Notre époque semble ne proposer que la déconsidération des « autres » en échange d’une reconnaissance minimale des « siens » et de « soi ».
C’est quelque part tout à l’Ouest de l’Europe que nous avons engagé il y a plus de deux ans notre projet éditorial par un périple à l’écoute des vies telles qu’elles se racontent, persuadés que chaque existence est digne, digne d’intérêt, digne de reconnaissance, digne de respect, convaincus que nos sociétés ne retrouveront leur cohésion qu’en retrouvant leur capacité d’empathie, que la potion magique de leur résilience possible face aux nombreux défis qui les harcèlent ne pourra se passer d’un ingrédient essentiel, la réaffirmation de l’égale dignité de toutes et tous. Jamais aucune personne n’est surnuméraire. En France, c’est déjà ce qu’affirmait au lendemain de la deuxième guerre mondiale l’ordonnance de février 1945 sur la jeunesse délinquante, rappelant que la France ne pouvait se priver d’aucun de ses enfants et devait se donner pour objectif une politique éducative à l’égard de ceux entrés dans la délinquance pour les réintégrer à la communauté nationale.
Qu’elles soient migrantes ou sans emplois, adolescents en rupture, malades ou handicapées, éprouvées en passant d’un boulot harassant à un autre, bénéficiaires d’allocations d’un État providence pourtant conçu pour assurer et restaurer la dignité des personnes, tant ébranlée par les expériences totalitaires du XXème siècle, mais désormais réduit comme peau de chagrin par des décennies de néo-libéralisme, chacune se voit réduite à un stéréotype, assignée à des clichés, toujours déconsidérée. Depuis des mois nous écoutions pour mieux raconter, entendre l’histoire de chacune de ces vies pour lui donner droit par-delà le brouhaha des médias, à un récit. Depuis des mois nous cherchions la considération que nous nous devons toutes et tous. Depuis des mois, guidés par nos rencontres, nous avions écrit ce mot de « personne.s » sur nos carnets. Et dans ces vies qui se racontaient, si souvent revenait le mot de dignité, comme une supplique.
À proximité de Rennes, dans une maison partagée gérée par l’association Tabitha
Sur la route de ces rencontres aux quatre coins de France, de Rennes à Nancy, de Tours à la région parisienne, à mesure que les heures passaient à écouter pour juste entendre, des personnes dont la dignité pouvait être contestée ou affectée par des regards, des conditions de vie, de travail, de santé, familiales…, il nous est apparu que nous suivions sans l’avoir tout de suite clairement identifié, un fil d’Ariane. Construisant notre projet éditorial au fur et à mesure de nos entretiens, différentes sources d’inspiration se sont révélées. La première fut l’histoire du personnalisme et son indéfectible attention à la personne humaine, à chaque personne, en retrouvant l’une des inspirations de ce même mouvement en Charles Péguy, philosophe français, qui écrivit sur la misère qu’il décrivait comme la frontière de toute société et plus encore de la République, cette misère qui exclue d’une communauté politique au point d’en contester la substance, en passant par les développements de Paul Ricoeur sur l’identité narrative qui ont pris un nouvel éclat dans nos travaux de recueil d’histoires de vies et de restitution par nos soins sous formes de récits.
Le projet des « Cahiers Personne.s », sans en avoir encore conscience, émergeait en se nourrissant de la richesse du mouvement personnaliste. Quelle ne fut pas alors notre surprise de découvrir, nous devons bien l’avouer, que cette histoire rejoignait aussi nos histoires personnelles, que l’histoire du personnalisme, né en France, ne serait pas ce qu’elle est, et peut-être tout particulièrement aujourd’hui, sans son dialogue et son développement en Pologne.
Nés en 1972, aux deux bouts de l’Europe, de part et d’autre du rideau de fer, le feu nucléaire planait sur nos enfances et le nuage de Tchernobyl sur nos adolescences. Mais à la faveur de la chute du mur de Berlin, de la Vistule à L’Oder, nos chemins se croisèrent sur les bords de Loire. D’aussi loin que nous nous souvenions, nous avions nombre de souvenirs en commun entraperçus dans ce miroir que nous offrait à l’une et l’autre cette Europe pliée en deux où nous cherchions à deviner ces autres européens. Il y eut même des lumières de liberté, d’affirmation des droits humains, capables de trahir cette vitre sans tain comme les lunettes fumées d’un Jaruzelski. En ce mois d’août 1980, Solidarnosc fut une de ces lumières visibles dans toute l’Europe, dans toutes les Europes. À mesure de la préparation des « Cahiers Personne.s », nous revenait ce souvenir, quarante-cinq ans plus tard, dans un monde qui a changé de fond en comble, dans une Europe à peine unifiée, pas encore réunie, et où déjà la démocratie laisse un peu plus place chaque jour aux populismes et nationalismes, à la contestation de ses principes élémentaires. Dans cette Europe non plus pliée en deux mais repliée de toutes parts, que sont devenus en Pologne comme en France cette lumière et ces espoirs ? Une frêle lueur ? Un vague souvenir ? Une illusion ?
C’était déjà l’éclat perdu de cette dignité et de cette solidarité, cette « godnosc » et cette « solidarnosc » qu’arboraient les ouvriers des chantiers navals de Gdansk et finalement de centaines d’entreprises de la tricité, les trois villes sœurs de la Baltique, dont nous nous étions mis en quête sur les routes de France. C’est sur un coin de table d’un café parisien, un matin de février 2024, que nous nous décidâmes à partir « à la recherche de Lech Walesa ». Mais que cherchions-nous ainsi ? Le savions-nous vraiment ? Rien de moins certain. Un souvenir commun, cette lumière que nous avions vue, au même moment, au milieu de nos enfances, de si loin ?
Il nous fallut encore quelques mois, nourris de lectures, avant de pouvoir, en mai 2025, retraverser l’Europe et entreprendre un voyage de Varsovie à Gdansk, en passant par Popowo, le village natal de notre “homme providentiel”.
Nos premiers entretiens avec des membres historiques de Solidarnosc avaient mis en lumière des approches très contrastées du mot de dignité. Si Lech Walesa et Bogdan Lis en font un point important, Jerzy Borowczak nous a expliqué comment des notions comme celle-ci ainsi que la Solidarité n’ont pu devenir des horizons et forces du mouvement que dans un deuxième temps, qu’il avait fallu à ses initiateurs « parler plusieurs langues » pour rassembler et mobiliser.
À en croire l’autobiographie de Lech Walesa, ce fut le directeur des chantiers qui, le premier, constata que la grève engagée était en train de devenir une « grève de solidarité » : les ouvriers refusèrent de la lever, par solidarité avec des travailleurs d’autres usines, alors-même qu’ils avaient obtenu satisfaction sur leurs premières revendications.
C’est en liant les principes de solidarité et de dignité à des revendications sur les salaires et les conditions de travail que ces mots se sont immiscés dans les esprits. « Nous sommes allés vers les gens et leur avons parlé leur langage, avec tact, pour les toucher – « Oui, on nous paie peu, ils ont raison, il faut faire la grève. (…) Ce n’était pas au début une grève pour madame Walentynowicz – C’était une grève pour l’argent. Comme à Lublin en juillet – ils ont reçu de l’argent et sont rentrés chez eux. Ici, nous avons eu la chance d’avoir lié les questions d’argent avec les slogans de liberté et précisément de dignité. (…) Ce n’est qu’alors que ces manifestants sont arrivés à leur conscience – qu’ils étaient maltraités, qu’ils n’avaient pas de logement, qu’ils vivaient dans des jardins ouvriers – et cela leur ouvrait les yeux. (…) Une telle prise de conscience, parce qu’à l’époque du pouvoir populaire, le pouvoir populaire apportait des pommes de terre pour l’hiver, des oignons, des pommes, payait un loyer pour les logements loués, et les gens vivaient ainsi. Ils rentraient chez eux, regardaient la télévision — il y avait alors deux chaînes — dormaient un peu et vivaient comme dans un kolkhoze. Ce n’est qu’avec Solidarnosc au chantier naval, quand arrivaient ici des gens comme Andrzej Wajda, Tony Halik ou des acteurs du Théâtre Wybrzeze, qui donnaient des spectacles ici, que les gens ont remarqué qu’ils pouvaient dire ce qu’ils voulaient, et que personne ne les punirait pour cela. Ils pouvaient applaudir quand quelqu’un disait que le communisme était mauvais. Ce n’est qu’alors, pendant ces grèves, que la conscience a commencé à arriver à ces gens. Dans les grandes usines où nous étions, c’était vraiment une éducation incroyable. » nous dit Jerzy Borowczak.
Entretien des Cahiers Personne.s à Gdansk avec Jerzy BOROWCZAK
Aujourd’hui, le mot « dignité » est devenu un terrain de luttes politiques et culturelles. Bogdan Borusewicz perçut ainsi comme une provocation le fait que nous en fassions le cœur de notre recherche, le renvoyant à une question strictement privée, à l’image de ceux qui voudraient cantonner la spiritualité ou la religion à la sphère intime. Ce retrait du débat public a laissé le champ libre à certains acteurs qui se sont approprié le terme sur le plan politique, comme cette association de Gdańsk réunissant d’anciens membres de Solidarność devenus de fervents soutiens du PiS, ou encore l’organisation Solidarność elle-même, qui a ainsi contribué à en monopoliser une part du sens.
Quelques jours plus tôt, nous avions vécu une étrange expérience à Popowo. Le matin du 14 mai, en pleine dernière semaine de la campagne présidentielle, nous quittons Varsovie et traversons la campagne Polonaise, bariolée de banderoles électorales. La traversée des villages est l’occasion de leçons de prononciation improvisées autant que de la découverte d’innombrables nids de cigognes. Une halte à Plock, ville dont était originaire Tadeusz Mazowiecki, nous permet de croiser des lycéens arborant les tenues “codées” des bacheliers. Après une promenade offrant une vue imprenable sur les hauteurs de la Vistule et un Kotlet traditionnel dans un bistrot du centre, nous reprenons la route vers Popowo.
Là, plus aucune carte, plus aucun GPS, plus aucune autobiographie, ne put nous guider. Il faut avoir parcouru le dédale de chemins bordés d’innombrables croix et calvaires, s’être aventuré à pied jusqu’à une ferme isolée, passé des heures sur le parking de l’unique épicerie du village et tendu le micro aux agriculteurs et ouvriers de passage, pour mesurer à quel point nous étions perdus.
Sur les chemins de Popowo
Dans nos plans, il était question de demander notre chemin, là où il était passé un jour, pour retrouver Lech Walesa et tout ce qu’il a pu symboliser, incarner. Dans nos plans, il était question de demander où était aujourd’hui la solidarité / Solidarnosc au hasard des rencontres. Que n’avions-nous pas soulevé comme tabou en posant une telle question ici.
Que s’était-il passé pour que des mots dont nous pensions qu’ils étaient consensuels soulèvent une telle méfiance ? Pourquoi ces silences, ces messes basses ? Nos entretiens de Gdansk nous faisaient mesurer l’ampleur des bouleversements, des « retours en arrière » en quelque sorte, qui se jouaient ici, comme ils se jouent en France et partout en Europe. Des décennies d’une économie qui creuse les inégalités, des modèles culturels déstabilisés et marginalisés, et surtout, par-dessus tout, un espace public, un espace civique, qui ne permet plus le dialogue, les dialogues.
Lorsque nous avons raconté notre passage à Popowo à Bogdan Lis, il a vu dans les réactions auxquelles nous nous sommes heurtés, la manifestation du retour de la peur. « C’était pareil avant août 1980. Pour sortir à une réunion, se mettre devant les autres et critiquer quelque chose, dire quelque chose, il y avait la peur. Solidarnosć a brisé cette peur. Août 1980 a été ce moment où la peur a été dépassée. Et elle est revenue. »
Entretien des Cahiers Personne.s avec Bogdan LIS à Gdansk
Cette peur, nous l’avons longuement entendue peu de temps après cet entretien avec Bogdan Lis lors d’une rencontre avec Magda, une guide touristique. Magda a notre âge et nous a longuement confié ses craintes personnelles, celles de ses amies, et plus largement les peurs qu’elles nourrissent pour l’avenir de leur pays. Magda nous a dit tout le mal qu’elle pensait de la politique conduite et des personnes qui la conduisent. Ses mots, sa voix, nous ont exprimé comme personne d’autre à quel point elle éprouvait dans sa chair des blessures qu’elle estimait être infligées à son pays, à son histoire, à son peuple. Et pourtant… Magda nous a aussi clairement exprimé sa souffrance de voir son pays si divisé, de constater la difficulté de plus en plus manifeste à se parler, le mépris envers les personnes « comme elle », que l’on qualifie « d’extrême droite ». Ainsi, en cette après-midi du lundi 19 mai, en lisière de Sopot, Magda nous offrait la sincérité de son visage tourmenté, les yeux parfois brillants de larmes d’une détresse prise entre deux blessures aussi intimes que collectives.
Ce sera peut-être le point le plus important de notre échange avec Lech Walesa, l’impérieuse nécessité de reconstruire des lieux de dialogue qu’il perçoit comme une nécessité absolue. À notre question où nous pouvons trouver aujourd’hui de la Solidarité, Lech Walesa nous répond : « Solidarnosc, une idée comme la nôtre, ne pouvait émerger que dans des conditions très précises – et c’est ce qui s’est passé, parce que nous avons démantelé le communisme et l’union Soviétique. Mais en même temps, nous avons perdu ce fondement commun. Maintenant, quand vous parlez de Solidarnosc, il faut vous demander : à partir de quoi peut-on créer un fondement commun ? (…) Nous sommes dans une ère de questionnement, d’interrogation. Il faut débattre. Si vous réussissez à débattre, à dialoguer, alors cela sera notre futur. Nous devons parvenir à une situation similaire à celle qui a permis la naissance de Solidarnosc. À l’époque, presque tout le monde pensait de la même manière. C’est pour cela que cela a pu être organisé. Aujourd’hui, nous devons débattre pour penser de nouveau de manière convergente. »
Reproduction de la fameuse table ronde des négociations de 1989 entre le pouvoir communiste et les forces démocratiques, et en fond la photo de Tadeusz MAZOWIECKI, fondateur de la revue Wiez et compagnon de route de Solidarnosc, lors de son élection comme premier Premier Ministre de la Pologne post-soviétique
Où est, où serait, aujourd’hui, « la table ronde » et où sont ceux qui seraient capables de s’y asseoir ? Née une génération plus tard, Beata Rutkiewicz, voïvode de Poméranie, qui a vécu enfant la naissance de Solidarnosc, nous a livré un témoignage similaire. « Le fait qu’ils aient réussi à l’époque, même s’ils ont dû faire des compromis – moi, je respecte cela énormément. Parce que je sais à quel point il est difficile de faire des compromis. Il est très difficile de dialoguer avec quelqu’un qui a d’autres opinions, une autre vision de la Pologne. Alors j’ai de l’estime pour tous ceux qui, à l’époque, ont mené au dialogue, à la communication, pour aboutir à l’état actuel de la Pologne, à ce que nous avons aujourd’hui – car c’est leur mérite. »
Partis depuis deux ans sur les traces de la solidarité et de la dignité sur les routes de France et en suivant les fils de l’histoire mêlée de Solidarnosc et du personnalisme, nos pas nous conduisirent naturellement devant les locaux de la revue Wiez, fondée par Tadeusz Mazowiecki, dont les manifestes nous étaient apparus comme un héritage vivant de ces espoirs qui nous avaient précédés et que nous cherchions à retrouver. Ici nous avons trouvé une lumière vivante de ces principes et idéaux. Comme en écho à cette Europe pliée en deux il y a quarante-cinq ans où les européennes et européens se craignaient mutuellement autant qu’ils cherchaient espoirs et menaient des combats communs de part et d’autre du mur, nous trouvions au 3 de la rue Trebacka à Varsovie le reflet étincelant de ce que nous cherchions avidement. Cette rencontre pris le visage et la voix de Karol Grabias, l’un des rédacteurs de la revue. « La personne existe d’une manière qui exige reconnaissance. Autrement dit, on peut dire qu’elle contient en elle une certaine hétéronomie — c’est-à-dire quelque chose qui ne se manifeste que si elle est remarquée, prise en charge, appréciée. La valeur de la personne est une manière d’exister, mais en même temps une manière d’exister qui est conditionnée. Certaines de nos capacités personnelles, qualités, façons de vivre le monde ne se réaliseront que si elles sont justement perçues. En ce sens percevoir change la réalité. Donc, à partir du moment où nous sommes entourés dès notre plus jeune âge par un environnement familial, social, politique, culturel qui soutient le développement de la personne, qui en chaque individu voit sa valeur intérieure, mais une valeur qui ne peut exister que si elle est anticipée, perçue, montrée — cela signifie que ce postulat académique, apparemment abstrait, se traduit en contenus sociaux, culturels, politiques très concrets, que nous essayons d’élaborer dans notre milieu. Nous nous posons constamment la question : quel environnement favorise précisément l’affirmation de la personne ? Quelles conditions sociales, culturelles, politiques ? Il n’y a pas de réponse simple à cela. Bien sûr, c’est une masse, un brouillard de différents thèmes, mais nous essayons toujours d’y répondre. (…) Le personnalisme est un universalisme. Le personnalisme est une tentative de percevoir le monde du point de vue de la personne en tant que totalité, pas d’une classe, race ou nation particulière. Bien sûr, ces particularismes, tous ces petits détails, ces aspects de la réalisation de la personne doivent être pris en compte, ne peuvent être ignorés, mais l’idée principale, qui, j’ai l’impression, nous échappe un peu aujourd’hui dans ce fil universel, est que par-delà toutes ces catégories identitaires locales, il y a une identité universelle, c’est simplement le fait d’être une personne humaine. »
“Ainsi avions-nous retrouvé Lech WALESA”
Ainsi avions-nous retrouvé Lech Walesa. Mais nous le retrouvons dans une Europe où chaque pays, chaque peuple, apparaissent aussi clivés que l’Europe elle-même était divisée il y a quarante-cinq ans. Tout comme les Français se regardent de plus en plus comme des étrangers les uns aux autres de part et d’autre d’une vitre sans tain, les Polonais sont plongés dans un même clivage dont nous constations une nouvelle matérialisation lors de la soirée électorale du 1er tour de l’élection présidentielle à laquelle nous assistions à Gdansk avec des membres du PO et dont les réactions nous surprirent énormément. Tant dans la confiance qui nous sembla tout devoir à la force d’une illusion pour les résultats du second tour, que dans les propos tenus parfois devant notre micro mais le plus souvent en off sur « ces autres » polonais, comme Magda pensions-nous, dont on allait parfois jusqu’à contester la légitimé à avoir le droit de vote.
Analyses dont nous fûmes heureux de constater qu’elles n’étaient pas partagées par tous, notamment par Beata Rutkiewicz : « Si je peux parler d’un rêve, ce serait que nous apprenions à dialoguer. Parce que ni d’un côté ni de l’autre il n’y a de mauvaises personnes. Nous pouvons vraiment construire notre pays ensemble, mais chacun doit faire un pas dans ses convictions. »
Ainsi avons-nous retrouvé Lech Walesa. Mais s’agissant de la Solidarité et de la Dignité, c’est une toute autre histoire. Ces mots, ces idéaux, qui unissaient les Polonaises et les Polonais, et derrière eux des millions d’Européennes et d’Européens, il y a quarante-cinq-ans, sont aujourd’hui l’objet d’une féroce bataille d’appropriation allant parfois jusqu’à les utiliser pour exclure, excommunier, dénigrer, rejeter, celles et ceux qui finissent par être perçus comme des « non semblables ». Et, sans dire que nous en sommes au même point, nous ne pouvons que faire nôtre la mise en garde et la remarque de Beata Rutkiewicz. « Nous observons certains signes, pas seulement en Pologne, mais aussi en Europe, qui vont dans une direction pouvant, à terme, limiter notre démocratie ou notre liberté. Je ne sais pas si je devrais, mais je le dirai quand même, car c’est aussi une question d’histoire. La Seconde Guerre mondiale n’a pas commencé le 1er septembre dans notre pays. Elle a commencé bien plus tôt – même plusieurs décennies avant – avec le langage. Un langage qui a renié à certains groupes sociaux le droit de vivre à nos côtés. Cela a commencé par l’impossibilité de s’asseoir sur le même banc que les Juifs, par le marquage de certaines communautés, par le fait que les enfants de certains groupes n’avaient pas accès à l’école. Tout commence par ce type de phénomènes qui semblent au départ inoffensifs, ou par un langage d’exclusion : « tu ne me plais pas. » Mais cela grandit. Le langage compte. Il a un impact réel. »
Entretien des Cahiers Personne.s avec Beata RUTKIEWICZ à Gdansk
Ainsi avons-nous retrouvé Lech Walesa, mais le monde dans lequel nous l’avons retrouvé, comme lui-même nous en a fait l’aveux, serait bien incapable, aujourd’hui, de produire de la Solidarité comme il y a quarante-cinq-ans. Mais nous voulons croire Bogdan Lis quand il nous dit « ce qui me frappe, c’est que quand je parle avec les gens, l’idée initiale de Solidarnosc reste vivante. Ils la ressentent encore, ils aimeraient retrouver, au moins en partie, cet esprit de coopération, de solidarité humaine. »
Ainsi avons-nous retrouvé Lech Walesa, et avec lui quelques-uns de ses compagnons et camarades de l’époque, Bogdan Lis, Jerzy Borowczak, Bogdan Borusewicz. Et ce dont témoignent ces acteurs des évènements d’août 1980, c’est que ces idéaux de Solidarité et de Dignité ne tombent pas du ciel, même si celui-ci peut inspirer certains. Ils ont été et seront toujours l’œuvre d’engagements, d’immenses travaux personnels et collectifs. Ces idéaux ne peuvent être désincarnés et doivent nécessairement se mêler aux vies réelles, aux vies concrètes, auxquelles ils peuvent en retour apporter un souffle de liberté.
C’est forts de ces rencontres et témoignages, marqués d’une lucidité accrue, inspirés par la rencontre avec Karol Grabias dans les locaux de la revue Wiez qui porte l’esprit du personnalisme, que nous sommes retournés écouter des vies, travailler à leurs récits pour faire entendre, voir, ressentir, leur dignité.
Photo croisée dans une rue de Paris
La première édition des Cahiers Personne.s à l’automne 2025, porte fortement la trace de tous ces échanges que nous espérons poursuivre comme une discussion de long terme entre la France et la Pologne, aux deux « finistères » de notre Europe.
Une discussion pour nourrir des combats communs, à travers l’Europe et au travers des époques, pour toujours témoigner de la dignité de chaque personne, à nos regards comme au regard de nos institutions et organisations sociales.
Nous terminerons ce propos par quelques mots de Tadeusz Mazowiecki et de ses camarades en 1958.
« Quant à nous, nous ne nous fixons pas ici de tâches qui bouleversent le monde, nous connaissons nos capacités et notre mesure, mais nous ne voyons le sens de notre travail que s’il est enraciné dans ce qui est la douleur et l’inquiétude de notre temps, s’il naît d’une véritable connexion avec ce qui est le contenu de la vie de l’homme contemporain, là où il est grand comme là où il est faible et petit.
Alors quelles valeurs voulons-nous servir avant tout dans la vie contemporaine ? Nous répondons à cette question sans hésitation : nous croyons que dans l’ordre naturel la valeur suprême est l’homme, la personne humaine ; nous voulons servir le développement des valeurs personnelles dans la vie contemporaine. »
Avec Karol GRABIAS, rédacteur de la revue Wiez
