Une révolution pacifiste La solidarité comme méthode
Solidarnosc fut le premier syndicat libre du bloc soviétique. Mouvement de masse, il rassembla plus de dix millions de citoyens de la République populaire de Pologne (PRL). Mais cette “solidarité” dépassa le cadre syndical : elle devint une méthode, un étendard, un horizon de société. Retour sur un mouvement et un moment qui a ouvert la brèche décisive dans le plus long et vaste empire totalitaire du XXᵉ siècle, porté par une revendication d’une simplicité radicale.
Dans cette série d’entretiens, vous découvrirez :
La genèse de Solidarnosc et comment un syndicat libre a émergé dans le bloc soviétique et mobilisé des citoyens pour défendre leur dignité.
La stratégie pacifique et la manière dont la colère populaire a été canalisée, malgré la répression, pour construire un mouvement collectif non violent.
Les voix des acteurs clés : Lech Walesa, Bogdan Lis et d’autres racontent leurs choix, leurs risques et leur détermination au cœur de la lutte.
- Les conséquences durables de Solidarnosc, entre blessures historiques et efforts de réconciliation civique.
Lech Walesa
Mécanicien aux chantiers navals de Gdansk, il s’engage dans les mouvements ouvriers et devient l’un des proches collaborateurs de Lech Walesa au moment de la création de Solidarnosc. Actif dans la clandestinité durant l’état de guerre, il joue ensuite un rôle déterminant dans les négociations de la table ronde de 1989. Il poursuivra ensuite une carrière parlementaire et régionale.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Monsieur le Président, est-ce que Solidarnosc était une méthode de travail à cette époque, dans les années 80 ?
🎙️ Lech WALESA
Vous devez comprendre que c’est par essais et erreurs que nous avons abouti à l’idée de Solidarnosc. Au début des années 40, même 50, nous combattions les armes à la main. Un exemple : Lupaszko, un major qui a lutté après la Seconde Guerre mondiale, mais avec l’aide des Soviétiques, nous avons perdu cette bataille. Dans les années 60 et 70, nous avons essayé les grèves, les manifestations. Échec. Mais à force d’essayer, nous avons fini par concevoir l’idée d’une action collective. Le problème, c’est que les communistes étaient malins. Ils ne nous ont pas permis d’être tous ensemble. Ils nous empêchaient de nous organiser pour les vaincre. Et là, nous avons eu de la chance. À l’approche de la fin du deuxième millénaire, le christianisme prenait un nouvel élan. Les Polonais ont prié pour avoir leur propre pape. Et ce pape, un an après son élection, est venu en Pologne et nous a organisés. Bien sûr, pas pour combattre, mais pour prier. Mais des organisations d’opposition intelligentes ont repris cette organisation à leur compte et l’ont transformée en mouvement de lutte. Sans le pape, il nous aurait fallu encore beaucoup de temps pour nous organiser. Donc oui, le communisme aurait fini par tomber, car il avait atteint ses limites. Mais la fin aurait sans doute été sanglante. Le pape a permis d’accélérer le combat et de le rendre non violent.
Nous étions partis à la recherche de Lech WALESA… Trouvé !
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Donc, avec l’aide du pape, Monsieur le Président…
🎙️ Lech WALESA
Le pape faisait ce qu’il avait à faire – il ne pouvait quand même pas adhérer au parti communiste. Il faisait sa part, et nous avons su en tirer parti, en tant que croyants.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Et concrètement, en tant que pragmatique, comment avez-vous réussi, Monsieur le Président, à canaliser la colère des foules vers la démocratie, et non vers un bain de sang ?
🎙️ Lech WALESA
Madame, encore une fois, voyant la force de ce mouvement, je savais qu’on ne pouvait pas régler cela en un seul saut : c’était bien trop dangereux. J’avais de l’expérience d’avant Solidarnosc, en 1970, où j’avais déjà eu l’occasion de diriger une action, mais j’étais encore naïf, je ne comprenais pas la lutte. Mais j’étais malin, et j’observais comment cela fonctionnait. Dès le deuxième jour de 1970, j’ai compris qu’on n’avait pas la moindre chance de gagner, qu’il fallait se préparer. J’étais le véritable chef de la grève, mais je regardais autour de moi – je ne connaissais personne, je ne savais pas si c’étaient des agents, des traîtres. Je me suis dit qu’il nous fallait au moins quelques personnes fiables pour mener une action : cela doit être un travail d’équipe. Tout seul, ce n’est pas possible. Il faut des gens qu’on connaît et qu’on place à des postes-clés, et alors on peut se battre. Fort de cette expérience, lorsque le destin m’a redonné l’occasion d’être à la tête d’une lutte, je savais comment la conduire. Et j’ai eu une chance incroyable. Borusewicz m’a confié une mission impossible : il a annoncé quelques jours avant que je mènerais la grève. Et la police secrète était très maligne, avec ses agents et ses micros, elle l’a su immédiatement. Ils m’ont cerné au point que je n’avais aucune chance d’arriver au chantier naval. Ils ont mis une chaise devant la porte de mon immeuble et ils étaient là en permanence pour m’empêcher de sortir. Et pour que je ne saute pas par la fenêtre du premier étage – où j’habitais – ils ont garé une voiture de police juste sous la fenêtre, avec trois hommes qui surveillaient pour que je ne saute pas. Donc, je n’avais aucune chance de rejoindre la grève. Mais le ciel m’a aidé.
Bogdan Lis
Mécanicien aux chantiers navals de Gdansk, il s’engage dans les mouvements ouvriers et devient l’un des proches collaborateurs de Lech Walesa au moment de la création de Solidarnosc. Actif dans la clandestinité durant l’état de guerre, il joue ensuite un rôle déterminant dans les négociations de la table ronde de 1989. Il poursuivra ensuite une carrière parlementaire et régionale.
🎙️Bogdan LIS
On faisait tout pour éviter la violence. C’était une règle fondamentale. D’abord, parce qu’eux, ils avaient les canons, les chars, les fusils. On n’avait aucune chance sur ce terrain. Ensuite, si on avait eu recours à la violence, on aurait perdu tout soutien. Quoi ? On aurait envoyé les gens à la mort ? Non. Il ne serait resté qu’une poignée d’entre nous. Et puis, il n’y aurait eu aucun soutien de l’étranger non plus. Le monde ne soutient pas ce genre de méthodes. Donc on savait tout ça — et on l’appliquait concrètement.
La police politique le savait aussi, et elle faisait exprès d’essayer de nous embarquer dans des actions violentes. Par exemple, dans un convoi venu de Suède (c’était pour l’opposition clandestine, du matériel d’impression et tout ça), ils ont glissé des lunettes de visée pour fusils de sniper. Une quinzaine. Le convoi a été intercepté à Swinoujscie. Ils ont exhibé les lunettes en disant : « Si Solidarnosc importe des lunettes de sniper, c’est qu’ils ont aussi les fusils ! » Parce que bon, une lunette sans fusil, ça sert à rien, non ? Et puis à Lęgowo, près de Gdansk — ils ont embobiné des jeunes et monté avec eux un groupe terroriste. Ils leur ont filé des armes… mais qui ne marchaient pas — sans percuteurs, etc.
Ensuite, ils ont arrêté tout le monde, et bien sûr, ils les ont présentés comme des terroristes en puissance. Et l’agent qui a tout organisé ? C’était un prof, un formateur de l’école de Legowo. C’est lui qui a monté le groupe — et ensuite, hop, tout le monde en taule. Je crois qu’il fallait vraiment être sacrément déterminé pour, après qu’un tel se fasse descendre, un autre écraser, un autre encore tirer dessus — ne pas céder à la tentation de la vengeance. Mais on y est arrivés. Les gens avaient confiance en nous.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Comment ça se fait que les gens vous faisaient confiance ? Qu’est-ce qui a provoqué ça ?
🎙️Bogdan LIS
Ça s’est pas fait du jour au lendemain. Tout a commencé avec la grève des chantiers navals de Gdansk. On pouvait y laisser sa peau, ça aurait pu finir en bain de sang… Szydlak voulait faire bombarder les chantiers, carrément. On redoutait un assaut, c’est pour ça que toute la direction du syndicat… On dormait jamais tous ensemble la nuit. Y’avait toujours quelqu’un de garde dans la salle BHP, parce qu’il y avait des délégations qui passaient, fallait que quelqu’un garde le contrôle. Les autres essayaient de dormir, mais chaque nuit dans un endroit différent — sur d’autres halles, jamais plus de deux par endroit — pour des raisons de sécurité.
On avait exigé du préfet qu’il interdise la vente d’alcool dans toute la région. Il a fini par le faire. Mais la police politique balançait quand même des caisses d’alcool par-dessus le grillage du chantier. Ils espéraient que les gens se saouleraient et que ça dégénérerait. Mais non. Rien de tout ça ne s’est produit. Les ouvriers prenaient les caisses et les apportaient à l’hôpital — l’alcool, la vodka, tout ça.
Pas de beuveries. Alors, cette autorité, elle s’est construite sur la durée. Pas en un jour. On ne gagne pas le respect du peuple en claquant des doigts.
Et pendant la loi martiale, pareil — on utilisait nos vrais noms. Les pseudonymes, on s’en servait, mais seulement en interne, dans l’organisation. À l’extérieur, quand on publiait quelque chose, on le signait de notre vrai nom. C’était super important. On n’était pas anonymes. Les gens savaient qui écrivait quoi.
Photos et rapports de la milice lors des manifestations ouvrières de 1970
Boguslaw Chrabota
Journaliste et écrivain polonais, Boguslaw Chrabota a débuté dans la presse dissidente dès 1986. Il a travaillé pour la télévision publique puis commerciale, avant de devenir en 2013 rédacteur en chef du quotidien de référence Rzeczpospolita. Depuis octobre 2024, il est à la tête du groupe de médias Gremi Media, l’un des acteurs majeurs du paysage médiatique polonais. Il œuvre aussi comme auteur, essayiste et conférencier, s’imposant comme une voix importante du débat public.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Monsieur le Rédacteur, nous avons commencé nos entretiens avec des personnes liées à Solidarnosc dans les années 1980. Pour vous, quelle était la lutte de Solidarnosc ? Pour quoi se battait-elle ?
🎙️ Boguslaw CHRABOTA
Pour beaucoup de choses. Mais peut-être faudrait-il partir de ceci : le marxisme, par exemple — qui à l’époque était le point de référence de l’État — était, dans les années 70 et 80, complètement à bout de souffle. La version officielle défendue par le parti et l’État communiste était déjà corrompue, vidée de sens. Mais prenons-la pour ce qu’elle était. Dans le marxisme, la dignité ne s’applique pas à la personne, mais à la classe sociale. C’est ça, le marxisme : un holisme typique. La classe passe avant l’individu.
C’était pareil dans le nazisme, et dans bien d’autres doctrines totalitaires à travers l’histoire. Ce n’est pas l’homme qui compte, mais l’intérêt de la nation, de la classe, du groupe. La dignité se voit alors transférée de l’individu à une entité collective. Autrement dit, l’individu pèse moins que la classe dans l’échelle de la dignité.
Et donc, en réalité, l’État marxiste portait atteinte à la dignité humaine. À la dignité de la personne, de la famille, de l’entrepreneur qui se battait pour faire tourner l’économie du pays, etc. Bref, le marxisme déconstruit la liberté individuelle au sens philosophique.
Évidemment, les ouvriers qui ont fait grève aux chantiers navals de Gdansk en 1980 ne raisonnaient pas en ces termes, mais ils ressentaient très clairement que leur dignité humaine — et aussi, d’ailleurs, leur dignité en tant que classe — était en danger. Qu’elle était opprimée. Systémiquement.
Et c’était une révolte. Une révolte au nom de la dignité de ces gens. Au nom de la dignité des individus maltraités et écrasés par le système, de nombreuses personnes renvoyées de leur travail, abattues sur les quais du train en 1970 dans la Tricité, etc. C’était une révolte au nom de la dignité humaine, mais aussi celle de la société, de l’environnement. Contre un pouvoir totalitaire dans son intention, quelque peu déjà démoralisé à la fin des années 1970, mais toujours autoritaire, voire totaliste. C’est de cela qu’il s’agissait. Et Solidarnosc, c’était le revers de la médaille de la dignité. Si nous défendons ensemble notre dignité individuelle, celle de notre groupe de travail, de nos entreprises, de nos sociétés, alors nous gagnerons. Ainsi, dans ce sens, Solidarnosc était en quelque sorte la somme de l’effort pour défendre la dignité individuelle, sociale, nationale, etc.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Donc vous êtes peut-être d’accord avec notre vision selon laquelle Solidarnosc était une méthode d’action, une méthode d’agir ?
🎙️ Boguslaw CHRABOTA
D’un côté une méthode, donc un instrument de défense de la dignité des groupes et des individus. D’un autre côté, elle est devenue une valeur. C’est un transfert très intéressant de la sphère axiologique vers la sphère méthodologique politique. Solidarnosc, c’est cela : face au mal, face à l’oppression – nous sommes ensemble. Nous nous tendons la main, nous disons : nous nous défendons ensemble. Je défends ton intérêt, tu défends le mien. En groupe élargi. Nous luttons pour nos droits, nous luttons pour notre dignité – ensemble. Et cela a créé Solidarność. Aujourd’hui, selon moi, Solidarnosc, en plus d’avoir été dans un certain sens un mécanisme de défense de la dignité des individus et des sociétés, est entrée dans la sphère des valeurs en tant que phénomène distinct.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Comment, selon vous, Walesa a-t-il réussi à orienter la colère du peuple vers la démocratie, de manière pacifique, sans effusion de sang ?
🎙️ Boguslaw CHRABOTA
L’effusion de sang est toujours un mal. Nous avons de mauvaises expériences. Walesa avait sans aucun doute en mémoire les événements de décembre 1970, lorsque des gens ont été tués, lorsque des ouvriers ont été assassinés, on leur a tiré dessus, etc. Personne de sensé ne veut revivre un tel scénario historique. Walesa s’en souvenait parfaitement, il le savait parfaitement. Je pense aussi qu’une partie de son activité dans les années 1970 était en quelque sorte un flirt avec le pouvoir, dans l’espoir que ce pouvoir s’améliore, que le pire du stalinisme se transforme. Et en effet, il déclinait. Car en 1980, les cas de répression brutale des grèves en 1981 étaient très rares. Donc cette société, cet État se civilisait.
Mais je pense que sur Walesa planait justement cette ombre de la peur d’un nouveau décembre 1970, lorsqu’il avait vu le sang, quand ses amis, ses collègues étaient morts, etc. Il ne voulait pas que cela se reproduise, et comme c’est un militant exceptionnellement rusé – ce n’est pas un intellectuel, ce n’est pas un visionnaire, ce n’est pas un philosophe – mais il avait ce génie de savoir manipuler les gens et les situations, de sorte qu’il a pris la tête de ce mouvement et l’a conduit comme un capitaine un navire entre les récifs et les hauts-fonds, en le menant vers… on ne sait trop quoi, car à un certain moment, il s’est heurté à l’état de guerre, et on ne sait pas ce qui se serait passé ensuite.
Si l’état de guerre n’avait pas été instauré, qui a figé la résistance sociale, l’Union Solidarnosc aurait pu se désagréger, il aurait pu y avoir une confrontation, des divisions, etc., comme en politique. Mais les communistes ont décidé de proclamer l’état de guerre le 13 décembre 1981, et à la suite de cela est né un mouvement clandestin. Une clandestinité liée à Solidarność, mais pas seulement, car en Pologne, il y avait de nombreux courants – moi-même, j’y ai participé activement à partir de 1983, même si ce n’était pas dans la clandestinité de Solidarnosc, mais d’autres milieux – mais c’est eux, en réalité, qui ont créé l’État clandestin polonais numéro 3. Le premier, c’était avant la Première Guerre mondiale et à ses débuts, le second après la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci, c’était le troisième État clandestin. Il a commencé à se mettre en place, à fonctionner, à se construire, à intégrer la société en dehors de l’influence des communistes. Ce sont eux, en réalité, qui ont imposé par ce 13 décembre un État clandestin polonais. On ne sait pas où Walesa aurait conduit ce syndicat s’il n’y avait pas eu l’état de guerre.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
S’agit-il d’un combat ou d’une discussion ? Comment voyez-vous cette lutte pour les valeurs ?
🎙️ Boguslaw CHRABOTA
Le combat se déroule dans les limites fixées par l’arsenal de la démocratie. Il s’agit de la liberté d’expression, de la liberté d’opinion, de la liberté de réunion, de la liberté d’association, de la liberté d’exprimer ses opinions, et enfin du vote libre lors des élections parlementaires et présidentielles. Il y a aussi les référendums que nous avons. Et, en dernier recours, des institutions comme la procédure de destitution (impeachment), qui dans de nombreuses démocraties permet de révoquer un pouvoir qui ne répond plus aux attentes ou aux espoirs de la société. Ce sont là les outils de la démocratie. Je ne parle d’aucun autre. Il faut lutter pour les valeurs par la parole et l’effort. Certainement pas les armes à la main. Bien sûr, il y a des situations, comme durant la Seconde Guerre mondiale en Pologne, où il n’y avait pas d’autre voie que la lutte armée pour les valeurs nationales, la liberté, la dignité, etc.
Karol Grabias
Philosophe et journaliste, rédacteur pour la revue personnaliste Wiez, fondée par Tadeusz Mazowiecki, et contributeur de la revue Teologia Polityczna. Doctorant en philosophie à l’Université de Varsovie, il s’intéresse à la philosophie de la religion, à la culture et à l’identité. Il écrit régulièrement sur des sujets contemporains et sociaux, et ses analyses contribuent au débat intellectuel et culturel en Pologne.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Peut-on dire que Solidarnosc fut aussi une méthode d’action à cette époque ?
🎙️ Karol GRABIAS
À l’époque, oui. Absolument. Le problème avec les idées, comme avec le personnalisme, c’est souvent leur difficile mise en pratique, leur « opérationnalisation », c’est-à-dire leur traduction en actions concrètes. La méthode essentielle de Solidarność, ce fut ce moment où les ouvriers des chantiers navals de Gdansk étaient prêts à mettre fin à leur grève, après avoir obtenu, du moins partiellement, gain de cause sur leurs revendications. Et c’est grâce à l’intervention, notamment des femmes de Solidarnosc — Anna Walentynowicz, Ludwika Krzywonos — que le mouvement a pu se prolonger. Pourquoi ? Parce que le message était : regardez, notre lutte à nous est peut-être terminée, notre cause particulière, notre îlot a été défendu, mais autour de nous ont émergé d’autres îlots, d’autres causes qui nous concernent tous. On ne peut pas gagner une lutte en en abandonnant d’autres. Et c’est justement cela, la méthode : nous nous battons tant que les autres se battent, nous ne cessons de nous battre pour la reconnaissance de notre dignité tant que celle des autres n’est pas reconnue. C’est cette logique qui a fait le succès immense de Solidarnosc. Si je me souviens bien, à la fin, ce sont plus de 500 entreprises qui faisaient grève en même temps.
🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S
Dans les années 80, Walesa a réussi à canaliser la colère populaire vers la démocratie – jusqu’à la démocratie – de manière entièrement pacifique, sans effusion de sang. Comment analysez-vous cela ? Qu’est-ce qui a réussi à l’époque ?
🎙️ Karol GRABIAS
Je ne suis ni historien, ni philosophe politique, donc je m’exprime ici de manière très modeste et limitée. Mais il est évident, pour tout observateur contemporain de la vie sociale, que les idéaux initiaux de Solidarnosc – cette Solidarnosc des seize mois, d’août 1980 à décembre 1981 – représentaient une révolution auto-limitée. D’un point de vue personnaliste, c’était une révolution de la personne et de la communauté. Elle visait à faire en sorte que les individus, qui dans le système post-totalitaire (plus vraiment totalitaire au sens strict) n’étaient que des rouages du système, se redécouvrent comme des personnes. Qu’ils se rencontrent face à face et se voient à la lumière des mots que leur adressaient alors Jean-Paul II ou Jozef Tischner : des personnes dont la dignité avait été diminuée.
Tadeusz Mazowiecki, fondateur de la revue personnaliste Wiez, compagnon de route de Solidarnosc et premier Premier Ministre de la Pologne post-communiste
Cela a-t-il été pleinement accompli ? L’année 1981 marque une pacification brutale de la société polonaise, la rupture de Solidarnosc comme mouvement de masse. Solidarnosc passe dans la clandestinité et se divise : une branche combattante autour de Morawiecki, et une autre tentant de reconstruire ses structures, rassemblée entre autres autour de Walesa, Geremek, Michnik… On peut dire qu’une blessure profonde est née alors, et qu’elle est toujours présente dans la société polonaise. Il y a eu deux héritages de Solidarnosc : d’un côté ceux qui voulaient mener cette révolution de la dignité jusqu’au bout, sans compromis avec un pouvoir qui avait utilisé la violence ; de l’autre, ceux qui, malgré tout, malgré les blessures subies par cette révolution de la dignité, cherchaient une forme de compromis.
Je ne suis pas historien, je ne peux pas dire quelle partie avait raison. Mais il est certain que cette blessure est toujours là. Même ceux qui ont créé Solidarnosc se sont ensuite retrouvés dans des camps et des orientations politiques opposées. Aujourd’hui, après les élections présidentielles, la Pologne est divisée presque à 50/50, et cela montre combien il nous est difficile de nous reconnaître les uns les autres comme des personnes – et donc de respecter la norme personnaliste.
Ce que le professeur Stawrowski appelle le miracle de Solidarnosc – cette soudaine prise de conscience que même ceux de l’autre camp sont des personnes – devient aujourd’hui une tâche pour l’avenir : la dépolarisation, une réponse au populisme, mais aussi une réponse aux blessures que le populisme tente de mettre en lumière. Car le populisme n’est pas né de nulle part – pas plus que le marxisme ou le fascisme.
C’est là une tâche immense : rassembler ce qui a été brisé, essayer à nouveau de porter haut l’étendard de la norme personnaliste. Cela signifie reconnaître qu’au-delà des clivages politiques, il existe un ensemble de principes fondamentaux – liberté, vérité, pluralisme, démocratie – sur lesquels nous devrions tous nous accorder. Les respecter, c’est respecter la liberté personnelle radicale. Et aujourd’hui, nous avons un sérieux problème à ce sujet. Et je pense que ce problème n’est pas que polonais, mais touche toute l’Europe. C’est un immense défi pour l’avenir.
