Reportage

Entretien avec Karol GRABIAS au sujet de son article :

La révolte des masses 2.0 Il est temps de construire des communautés obliques

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Vous présentez les institutions de la démocratie libérale comme formulant une sorte de « fausse promesse » — une promesse d’ouverture pour tous, pour la société, alors qu’en pratique, des mécanismes ont toujours été mis en place pour restreindre fortement l’accès à la « table de décision ». Vous écrivez que la modernité voulait « restituer aux masses une certaine forme de subjectivité ». Pourriez-vous développer un peu cette idée ? Pouvez-vous expliquer ce qui entravait concrètement l’accès, et quelles solutions institutionnelles pourraient aider à surmonter ou au moins limiter ces obstacles ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

Commençons par rappeler que la promesse de la démocratie libérale n’est pas fausse au sens de mauvaises intentions supposées de ses représentants. La critique des tribuns populaires contemporains consiste plutôt à dire qu’aujourd’hui, personne n’est capable de tenir cette promesse. Les gens ressentent le poids que représente l’adaptation à l’ordre institutionnel et symbolique du libéralisme — par exemple lorsqu’ils acceptent de nouvelles « restrictions budgétaires » après des crises économiques — sans voir à l’horizon beaucoup des bénéfices que ces sacrifices devraient apporter. Lorsque les indicateurs macroéconomiques montrent clairement que les enfants auront moins de chances d’acheter leur propre logement que leurs parents, c’est que quelque chose ne va vraiment pas dans la promesse de progrès qui constitue le fondement du libéralisme depuis deux cents ans.

Rappelons que la promesse de progrès et celle de récupération de la subjectivité peuvent être séparées — comme ce fut le cas dans les dictatures ibériques du XXᵉ siècle de Pinochet et de Franco, où le maintien d’un ordre social conservateur et hiérarchique allait de pair avec la libéralisation et l’accélération de l’économie. Cependant, le libéralisme occidental, depuis la chute du bloc de l’Est, a combiné ces promesses dans la même phrase, dans le même souffle. « Chacun pourra vivre comme il le souhaite et décider de l’avenir de sa propre vie et de son pays » ne s’excluait pas de « avec le temps, nous vivrons plus confortablement et plus prospèrement ». Cette conjonction reposait toutefois sur l’hypothèse douteuse que la forme de modernité qui émergerait après 1989 — qu’on l’appelle encore modernité, postmodernité ou modernité liquide, comme le faisait Zygmunt Bauman — ne serait pas soumise à de profondes turbulences.

De nouvelles formes de crise ont généré de nouveaux groupes qui se sentent lésés et privés de subjectivité. Aujourd’hui, ce sont non seulement les personnes handicapées ou non hétéro-normatives qui luttent pour la reconnaissance de leur capacité d’action, mais aussi celles qui doutent du sens de la politique climatique de l’Union européenne, de la transition verte, des régimes sanitaires liés à la pandémie ou de la menace sur l’ordre européen émanant de Moscou. Leurs blessures économiques et expériences de manque de pouvoir sont exprimées sous des formes symboliques difficiles à accepter pour le libéralisme — elles remettent en question l’autorité de la science, de l’expertise et des grands médias, qui constituaient le soutien de la modernité libérale. Nous faisons donc face à une crise sur tous les fronts : les libéraux ne tiennent pas leur promesse de prospérité accrue et ne peuvent accepter que des groupes revendiquent une reconnaissance en avançant des idées que ceux-ci ont rejetées dans les poubelles de l’histoire.

Comment résoudre cela institutionnellement ? C’est une grande question pour les philosophes politiques, politologues et activistes sociaux. Ma contribution modeste à cette discussion est l’idée des communautés obliques.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Comment se manifestent les différentes formes de contestation des démocraties libérales ? Il semble que vous décriviez surtout un combat symbolique, dans le cadre de discours acceptables. Mais qui y participe ? L’affrontement entre le « peuple » et les « élites » se situe-t-il avant tout dans le domaine des mots et des symboles, avant de se traduire en actions concrètes ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

La sphère symbolique, comme l’écrivait Paul Ricoeur, n’est jamais détachée du concret de la vie des communautés qui y vivent. Les récits nous renseignent sur l’expérience tangible des personnes qui les répètent et les transforment — les métaphores sont vivantes et incarnées. Un exemple est la métaphore de la « forteresse assiégée », récurrente dans les discours des populistes contemporains surfant sur le mécontentement social. Elle dit : « Les Européens sont épuisés par les crises et ont l’impression de ne pas avoir les ressources pour partager avec ceux qui assiègent nos frontières. Il est temps de se refermer sur Nous et de se concentrer sur « les nôtres » ». On observe ici un certain déséquilibre social du discours sur l’ouverture à l’Autre, au multiculturalisme et à la mondialisation. Les gens racontent leur expérience de l’ouverture à l’Autre, qui diffère largement de ce que les élites avaient imaginé. C’est douloureux pour ceux qui, comme moi, croient aux idéaux d’Emmanuel Lévinas ou Paul Ricoeur. Mais nous ne pouvons pas prétendre que nos expériences et nos récits ne diffèrent pas selon la position que nous occupons dans la société.

Ainsi, la lutte pour le langage — pour savoir qui nomme la réalité et comment — n’est pas seulement un jeu sémantique, mais une manière de déterminer qui a le droit de décider du présent et de l’avenir, donc d’être sujet politique. « Élites » et « peuple » sont des figures symboliques issues de réels sentiments d’exclusion : manque de perspectives, humiliation, impression que quelqu’un d’autre décide à notre place. Avant tout affrontement dans la rue, aux élections ou au parlement, le terrain est préparé dans la sphère symbolique. C’est là que mûrit la conviction que ma souffrance est partagée, que d’autres ressentent pareil, que nous sommes unis par quelque chose de plus que nos blessures privées. L’opposition « matériel » vs « symbolique » doit être dépassée. Nous vivons dans le langage, et le langage vit à travers nous.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

De nombreux pays européens élisent depuis plusieurs années des leaders populistes. Le combat a-t-il commencé dans la sphère symbolique, avant de se concrétiser dans les urnes ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

Ma réponse est proche de ce que je viens de dire. Les urnes scellent institutionnellement ce qui s’est joué bien avant dans la sphère symbolique. D’abord se construit le récit — qui sommes « nous », qui sont « eux », qui nous trahit et menace notre vie, notre prospérité et notre avenir. Ces narrations, répétées sur les réseaux sociaux, lors des meetings ou dans les discussions familiales, créent une communauté émotionnelle. Le jour du vote, ce n’est pas le calcul des intérêts économiques qui guide le choix, mais tout le bagage symbolique accumulé dans l’imaginaire collectif.

Par exemple, le président polonais Karol Nawrocki, pendant la campagne, a réalisé de petits gestes qui, dans la perception sociale, l’ont fait apparaître comme « des nôtres », « du peuple », indifférent aux opinions des « globalistes » et priorisant les Polonais. Ces événements apparemment symboliques ont joué un rôle crucial lors des dernières élections en Pologne. Le succès des populistes n’est pas un coup de tonnerre, mais l’aboutissement d’un long processus de transformation du langage et du sens collectif. La démocratie libérale a échoué parce qu’elle a sous-estimé cette lutte pour les mots, la considérant comme une simple rhétorique ou l’expression de ceux qui « ne comptent pas », au lieu de la voir comme un vrai combat pour la subjectivité et le futur.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Avant de présenter votre position personnaliste face à ces défis, vous évoquez les « tentatives, à gauche comme à droite, de comprendre ou de manifester une solidarité conditionnelle avec les contestataires contemporains des élites ». Pouvez-vous donner des exemples de la Pologne ou d’autres pays européens ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

En Pologne, de plus en plus de voix disent que le mécontentement « populaire » vis-à-vis de l’ordre libéral global ne peut plus être discrédité comme racisme, xénophobie ou « ignorance ». Ce langage, qui visait à réduire au silence le « bas peuple », cesse de fonctionner socialement. Les opposants au Green Deal ou aux aides sociales pour migrants et réfugiés — d’Ukraine ou du Moyen-Orient —, lorsqu’ils sont accusés de xénophobie pour la centième fois, en rient ou réapproprient ces étiquettes, les transformant en une nouvelle forme d’auto-identification.

En Pologne, le collectif « Nowy Obywatel » a publié un numéro entier sur le populisme, cherchant à « récupérer » l’étiquette populiste, à montrer les expériences sociales derrière ces attitudes. En Europe occidentale, certains mouvements politiques, à gauche comme à droite, ont tenté d’écouter la colère des « Gilets jaunes » en France, non seulement comme un rejet du système, mais comme une revendication de dignité et de justice économique. Ces gestes ne signifient pas l’acceptation de toutes les formes de contestation, mais une approche nuancée : comprendre que la colère, même politiquement inconfortable, naît d’expériences réelles et ne peut plus être ignorée.

Nous, à « Więź », cherchons de telles évaluations nuancées. Nous reconnaissons que l’ascension de la droite en Pologne et le soutien croissant à l’extrême droite trouvent leurs racines à la fois dans les manquements de la transformation politique de 30 ans et dans les abus symboliques du camp libéral envers le « peuple ». Nous cherchons des voies de médiation, écoutons le mécontentement social et avertissons contre le mépris des récits des exclus, tout en posant des limites infranchissables : jamais d’accord avec des slogans ouvertement antisémites ou anti-ukrainiens, même en critiquant certaines politiques étrangères.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Vous décrivez les « communautés obliques » comme des lieux favorisant, entre autres, une forme d’autodétermination répondant aux attentes des « masses ». Qu’est-ce qui mène à cette autodétermination ? Ne s’agit-il pas de quelque chose de plus radical qu’une simple contestation des institutions libérales ? Et ces communautés permettent-elles vraiment la rencontre entre « masses » et « élites » ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

Nous ne partageons pas la naïveté des anarchistes du XIXᵉ siècle, pensant qu’il suffirait de libérer les individus des institutions oppressives pour instaurer un royaume de liberté. Nous savons que la polarisation ne se résout pas par un simple dispositif institutionnel ou symbolique. Les communautés obliques sont conçues comme des espaces à « acoustique » particulière — elles atténuent la polarisation et renforcent la co-présence quotidienne. L’autodétermination signifie que personne n’y est automatiquement privilégié ou assigné à un rôle fixe. Université ou rédaction ne sont pas des communautés obliques, car elles ont des hôtes et des codes symboliques plus accessibles à certains.

Certaines communautés, comme dans le football ou la vie locale, permettent à des personnes de statuts très différents de partager un espace, de se croiser et de parler le même langage. Cela offre un répit face à la guerre culturelle omniprésente, notamment sur les réseaux sociaux.

Ces communautés ne reproduisent pas automatiquement l’ouverture : elles demandent engagement et entretien. Elles sont politiques non par l’imposition d’un ordre formel, mais en apprenant à rester vigilants contre tout ce qui pourrait transformer ces espaces en instruments de domination.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Enfin, vous dites que ces communautés ne sont pas un panacée, mais des « espaces de respiration ». Quels effets pouvons-nous en attendre face aux divisions qui nous tourmentent ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

J’ai utilisé une métaphore : les communautés obliques nous apprennent que les opinions hostiles aux autres sont des habits, non la peau. L’antagonisme fait partie de notre monde, mais il devient problématique lorsqu’on le radicalise, voyant l’autre comme un ennemi absolu. La communauté oblique nous sort de ce solipsisme, nous ancre, même brièvement, dans un « nous ». Elles ne résolvent pas les conflits géopolitiques ni les différences de classe, mais elles enseignent que l’antagonisme ne signifie pas automatiquement l’hostilité absolue. Elles créent un espace où l’adversaire est un participant, non l’incarnation du mal. Ce petit déplacement ouvre une fissure d’espoir : nous ne sommes pas condamnés à l’exclusion. Ces communautés sont un remède préventif : elles nous rappellent que la communauté, même fragile et temporaire, reste possible.

Explication des termes

Le conservatisme évolutionnaire est l’une des formes classiques du conservatisme, formulée par Edmund Burke. Il acceptait certaines concessions face aux idées de modernisation sociale de l’ordre traditionnel, mais par de petits pas (donc par évolution, et non par révolution).

« Territorialité excessive » et « hôtes territoriaux » font référence à l’attitude des « hôtes » de la modernité (philosophes, publicistes, activistes politiques, etc.) vis-à-vis de la « petite table des adultes » symbolique — c’est-à-dire la conviction qu’ils sont les maîtres du territoire, du lieu où les décisions se prennent. Selon la logique : nous invitons le peuple à la table, mais c’est finalement notre table.

On peut ajouter : Friedrich Nietzsche défendait l’idée, appelée par les philosophes « perspectivisme », selon laquelle nous n’avons pas accès à une connaissance objective de la réalité. Chaque point de vue cognitif est nécessairement déformé par la perspective de l’observateur : instincts biologiques, intérêts, volonté de survie et de domination.