Reportage

Les victoires de Solidarnosc

À travers ces entretiens exclusifs, les figures emblématiques de Solidarnosc et des figures politiques et intellectuelles de la Pologne d’aujourd’hui, partagent leurs souvenirs et leurs réflexions sur ce mouvement historique. Ils dévoilent les coulisses de la mobilisation populaire, les enjeux politiques et les défis rencontrés pour instaurer la démocratie. Un regard sur les leçons du passé et leur résonance dans les défis démocratiques d’aujourd’hui.

Dans cette série d’entretiens, vous découvrirez :

  • Comment Solidarnosc a transformé la Pologne et inspiré d’autres pays d’Europe, marquant le début de la fin du communisme dans la région.
  • Les choix tactiques et les compromis qui ont permis de canaliser la colère populaire vers une transition démocratique, sans effusion de sang.
  • Les témoignages de Lech Walesa, Bogdan Borusewicz, et d’autres personnalités qui ont dirigé et façonné le mouvement.
  • L’impact durable de Solidarnosc sur la démocratie polonaise et les enjeux contemporains de la solidarité et de la liberté en Europe.
Entretien avec

Bogdan Borusewicz

Opposant déterminé au régime communiste et acteur engagé de Solidarnosc, Bogdan Borusewicz joue un rôle important dans l’opposition démocratique avant d’entrer au Parlement en 1991. Après un passage au ministère de l’Intérieur, il poursuit sa carrière au Sénat, qu’il préside de 2005 à 2015, devenant l’une des figures institutionnelles majeures de la Pologne démocratique.

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Est-ce qu’on peut dire que Solidarnosc a remporté la victoire contre le communisme ?

 

🎙️ Bogdan BORUSEWICZ

Évidemment, car elle a changé la Pologne et cette partie de l’Europe. Ce monde, elle a transformé cette partie de l’Europe. Ce qui s’est passé en Pologne, il faut aussi l’inscrire dans une certaine perspective que j’ai vue et dont je me réjouissais : la chute de Franco et de Salazar. D’ailleurs, des changements en Espagne, j’ai repris ici, et j’ai même introduit un nom. Là-bas naissaient les Comisiones Obreras – les Commissions Ouvrières. Organisées par les communistes.

Donc l’organisation de base de Solidarnosc, je l’ai appelée “komisje” – commissions. Elles s’appelaient commissions d’entreprise. Il fallait changer ça. Pas « ouvrières », mais « d’entreprise ». Parce que chez nous, elles regroupaient différents employés — pas seulement des ouvriers, mais aussi des ingénieurs, des cadres. Mais le nom vient des Comisiones Obreras espagnoles. Je les soutenais, parce que bien sûr, ces pays se démocratisaient.

À l’aéroport de Gdansk

Je les soutenais aussi parce que je voyais que si là-bas la démocratie et la liberté s’installaient, l’attention de l’Occident se tournerait vers nous. En France, on se concentrait surtout sur l’Espagne, sur Franco. Et sur les changements en Espagne. Et ces changements ont eu lieu. Un peu plus tôt. Deux ans plus tôt. Mais moi, je suivais cela. Ensuite, des changements ont eu lieu en parallèle, comme aux Philippines, avec Marcos. La dictature de Marcos a été renversée.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Donc, vous perceviez déjà cela comme un phénomène global.

 

🎙️ Bogdan BORUSEWICZ

Oui, je le voyais ainsi, globalement. Il y avait comme un vent de liberté. Un peu plus tôt encore — mais bien plus tôt — au début des années 1970, la chute des régimes en Amérique du Sud, surtout en Argentine. C’était bien plus tôt, je suivais tout cela. Mais l’Espagne a eu un impact direct sur nous. Nous essayions de créer des liens pour obtenir du soutien, pour montrer qu’il y avait un lien avec nous. Donc « commission d’entreprise » – c’est en référence aux Comisiones Obreras espagnoles. Et c’est moi qui ai fait cela consciemment.

Donc en 1979, un an plus tôt — la révolution en Iran. Le renversement du Shah. Et c’est intéressant, car cette révolution en Iran, c’était bien sûr une révolution. Elle a pris une direction complètement différente. Moi, je faisais très attention à ce qu’une telle dérive n’arrive pas ici. J’y faisais très attention, moi et mes collègues. Et maintenant, l’Iran s’est complètement réorienté. Mais au début, c’était une révolution.

 

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Surveiller ne suffit pas. Qu’avez-vous fait pour que cette colère, cette révolte des foules humaines mène à la démocratie, et non à…

 

🎙️ Bogdan BORUSEWICZ

Nous l’avons dirigée. Du début à la fin. Parce que nous étions à la direction. Pas seulement de la grève, mais ensuite, nous avons créé Solidarnosc et nous en étions à la tête. Nous étions dans la clandestinité. Je vous ai donné ce livre. La plupart des gens qui y apparaissent viennent de l’ancienne opposition démocratique.

Et ensuite, quand nous avons frappé fort et que le régime a accepté des élections, nous avons gagné ces élections, nous sommes entrés en politique. Aussi pour surveiller. Et nous avons créé un nouvel État. Jusqu’à la fin des années 90, nous étions en politique. Moi, j’y suis resté bien plus longtemps. J’y suis encore, mais mon rôle est désormais tout autre.

Mais à l’époque, nous dirigions cela. Je vais vous dire : de mon groupe sont issus deux présidents et deux premiers ministres — de mon groupe, que j’ai organisé ici. Les deux présidents : Wałęsa et Kaczyński. Les deux premiers ministres : Krzysztof Bielecki. Le Premier ministre Tusk aussi est issu de ce groupe. Et aussi Buzek, pas de notre groupe de Gdańsk, mais de celui de la clandestinité, un peu plus tard.

Donc non seulement nous avons fait ces changements, mais nous avons aussi veillé à ce qu’ils ne soient pas déformés, pour que la Pologne ne devienne pas un nouvel État autoritaire. Et en gros, nous avons aussi tous été en conflit avec le PiS pendant les huit années précédentes. Parce que nous pensions qu’il fallait rester vigilants, pour que cette victoire ne soit pas gâchée. C’est pour ça qu’elle n’a pas été gâchée.

Bien sûr, nous avons gagné, et ensuite nous avons veillé à ce que la Pologne reste ouverte. Qu’elle reste pro-européenne, et surtout qu’elle reste démocratique. Et c’est le cas aujourd’hui.

La Pologne, première nation à s’être libérée du joug soviétique

Entretien avec

Bogdan Lis

Mécanicien aux chantiers navals de Gdansk, il s’engage dans les mouvements ouvriers et devient l’un des proches collaborateurs de Lech Walesa au moment de la création de Solidarnosc. Actif dans la clandestinité durant l’état de guerre, il joue ensuite un rôle déterminant dans les négociations de la table ronde de 1989. Il poursuivra ensuite une carrière parlementaire et régionale.

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Est-ce qu’on peut dire que Solidarnosc a gagné ?

 

🎙️Bogdan LIS

Oui, Solidarnosc a gagné. Aujourd’hui, on vit dans une autre Pologne. Une Pologne complètement différente. Il suffit de voir Gdansk — une ville magnifique. Quand je repense aux années 70, 80… ça n’avait rien à voir. Quand on traverse la Pologne aujourd’hui — c’est un autre pays.

Donc oui, Solidarnosc a gagné. Mais ça nous a aussi coûté des erreurs, parce que personne ne l’avait jamais fait avant nous. On a été le premier pays à passer du communisme à la démocratie, à la liberté. C’était impossible de couper net avec le communisme, parce que toutes les structures de l’État étaient encore communistes. Il fallait y aller progressivement. En 1989, ça n’a pas été une révolution — c’était une sortie lente du système.

Et ça aussi, c’était important. Parce que les gens attendaient des changements radicaux — mais ils n’ont pas eu lieu, parce que ce n’était pas possible. Tout ça, ça comptait. Aujourd’hui j’ai plus de soixante-dix ans. À l’époque, j’en avais 27, 30. Je vois tout ça avec le recul de plusieurs décennies.

Prenez les élections de 1989 — Tadeusz Mazowiecki a perdu contre Tyminski, un type venu du Pérou, un gars louche, on ne savait même pas qui c’était. Et puis, sérieusement — qui l’a laissé se présenter ? C’était une erreur, qu’on a faite. La démocratie pour tout le monde ? Ben non. C’est pas comme ça que ça marche.

La démocratie pour tout le monde — oui, mais… Mais il y a des limites, quand même, toutes sortes de règles qu’il faut activer dans des situations comme ça. Moi, je n’aurais pas non plus laissé Nawrocki se présenter. Il ne remplit pas les critères — sur le plan moral et bien d’autres. La loi interdit explicitement au président de l’Institut de la Mémoire Nationale de mener une activité politique. Il enfreint cette règle. Donc, pour moi, sa candidature n’aurait même pas dû être envisageable. La commission électorale aurait dû la rejeter. Ne pas l’autoriser à se présenter.

Malheureusement, tout ce système politique en train d’être construit avec le PiS est complètement bancal. Il y a des gens qui ont clairement enfreint la loi — Macierewicz, par exemple. Et lui, il est toujours libre, il se balade tranquillement. Et c’est ça qui fait que les membres du PiS se sentent intouchables. Ils se disent : « De toute façon, ils ne nous feront rien. » Mais c’est faux. On peut faire quelque chose. Ils se sont juste un peu plantés avec Romanowski — et maintenant, ils ont peur de refaire les mêmes erreurs. Mais quelles erreurs ? Romanowski avait l’immunité en tant que député européen, et ils sont passés à côté. Mais Macierewicz ? Il n’est pas au Parlement européen. Il n’y a aucun problème à lui retirer son immunité ici, en Pologne. Je ne comprends pas pourquoi ça ne se fait pas. Et pourtant, c’est un homme qui — si on parle du PiS et de toutes les affaires sales liées à ce parti — est emblématique.

Et je pense que c’est justement ça qui manque. C’est pour ça que le PiS continue à embrouiller les gens.

Parce que si la loi ne fonctionne pas, si les personnes qui devraient être jugées ne le sont pas, alors la société finit par croire que tout va bien.

 

🎙️  LES CAHIERS PERSONNE.S

Donc vous pensez que c’est un déficit de droit, un manque d’application de la loi, qui explique pourquoi ici en Pologne on a le PiS, mais aussi à l’échelle européenne, Le Pen, Meloni, Orbán, Vox en Espagne ?

 

🎙️Bogdan LIS

D’une certaine manière — oui. Parce que si Orbán a pris le contrôle de tous les médias, et qu’il peut dire ce qu’il veut, comme il veut, sans aucune limite, ça a des conséquences très concrètes. Et honnêtement, je ne sais pas comment on peut se protéger de ça. Comment éviter que la démocratie ne soit utilisée pour se transformer elle-même en autocratie. Mais enfin, regardez la Biélorussie — Loukachenko est arrivé au pouvoir par des élections démocratiques. Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Eh bien voilà, ça ne marche pas — il n’y a aucune protection. Et ça, c’est vraiment dangereux pour la démocratie.

Soutien aux prisonniers politiques en Biélorussie, devant le Centre de la Solidarité Européenne à Gdansk

Entretien avec

Beata Rutkiewicz

Beata Rutkiewicz est la première femme nommée voïvode de Poméranie en décembre 2023. Ingénieure de formation et spécialiste des marchés publics, elle a exercé des fonctions administratives locales pendant plus de dix ans. De 2015 à 2023, elle a été vice‑présidente de la ville de Wejherowo, responsable du développement urbain et des investissements. Elle est reconnue pour son expertise en gestion publique et en aménagement du territoire. Son parcours allie compétence technique et engagement pour le développement régional.

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Et pourtant, Solidarnosc a réussi à conduire le peuple, et la colère du peuple, vers la démocratie sans un immense bain de sang. Alors, comment évaluez-vous cette action ? Comment ont-ils réussi à orienter le peuple vers la démocratie et non vers une révolution avec des milliers de victimes ?

 

🎙️ Beata RUTKIEWICZ

Je pense qu’aujourd’hui, pour les gens de ma génération — ceux qui sont nés à cette époque, mais qui, en réalité, n’étaient même pas vraiment des observateurs car nous étions des enfants — et pour les générations plus jeunes encore, ce que nous faisons, c’est juger cette histoire. Mais personnellement, je pense que nous n’avons pas la légitimité pour juger ces personnes, car nous ne savons pas vraiment à quoi elles étaient confrontées. Nous ne connaissons pas les émotions de cette époque.

J’ai une opinion très, très positive de ces événements, justement pour la raison que vous avez mentionnée. Je suis convaincue qu’ils ont tout fait pour parvenir à la démocratie sans effusion de sang, ce qui à l’époque semblait pratiquement impossible. Il aurait suffi d’un seul faux pas — et nous savons bien que nous avions l’Union soviétique à nos frontières, un pouvoir qui voulait avant tout maintenir son influence dans notre pays.

Donc le fait qu’ils aient réussi à l’époque, même s’ils ont dû faire des compromis — moi, je respecte cela énormément. Parce que je sais à quel point il est difficile de faire des compromis. Il est très difficile de dialoguer avec quelqu’un qui a d’autres opinions, une autre vision de la Pologne — parfois même, rien qu’une autre vision du voisinage, et déjà on a du mal à discuter. Alors j’ai de l’estime pour tous ceux qui, à l’époque, ont mené au dialogue, à la communication, pour aboutir à l’état actuel de la Pologne, à ce que nous avons aujourd’hui — car c’est leur mérite.

Aujourd’hui, nous sommes sur une voie de développement rapide. Je ne dirais pas que nous sommes le « tigre de l’Europe », mais nous progressons très vite. Nous avons exploité tous les potentiels que nous avions. Peut-être aurions-nous pu aller encore plus vite, mais nous sommes vraiment à un bon moment de notre histoire. Même si, quand je vois « 2030 » suivi de points de suspension et d’un point d’interrogation… eh bien oui, il nous reste encore beaucoup à faire — surtout dans le domaine social.

Entretien avec

Lech Walesa

Électricien aux chantiers navals de Gdansk, Lech Walesa s’impose comme le leader du mouvement ouvrier qui fonde Solidarnosc. Figure clé des grèves de 1980 et des négociations de la table ronde en 1989, il devient un symbole de la transition démocratique. Prix Nobel de la paix, premier président élu de la Pologne post-communiste, il impulse alors l’orientation du pays vers l’OTAN et l’Union européenne.

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Très bien. Monsieur le Président, Solidarnosc a-t-elle gagné ?

 

🎙️ Lech WALESA

Madame, nous avions besoin d’organisation. Les communistes l’ont compris, mais ils étaient arrogants. Ils ont mis en place des solutions – à chaque problème, ils formaient une cellule de crise, composée de grands esprits, de théoriciens dans divers domaines. Ils ont donc conçu des stratégies pour faire face à la lutte. Mais moi, j’avais anticipé cela, fort de mon expérience de 1970. Et je prenais les décisions moi-même, je ne comptais pas sur une équipe. C’est comme ça que je les ai déjoués : je ne demandais pas l’avis de l’équipe, je combattais pour qu’elle me soutienne pendant que je mettais en place mes propres solutions. Et en agissant ainsi, quand l’équipe commençait à réfléchir, j’avais déjà agi, j’avais déjà anticipé. Toute l’astuce était là. Eux voulaient nous avoir à l’usure, en empruntant des chemins simples. C’est pourquoi ils ont accepté la table ronde, les élections – mais uniquement parce que, dans leur arrogance, ils pensaient pouvoir nous manipuler. Mais avec Wałęsa, ça n’a pas marché.

Dans les couloirs du Centre de la Solidarité Européenne à Gdansk

Entretien avec

Jerzy Borowczak

Ouvrier aux chantiers navals de Gdansk, il devient un acteur clé du mouvement ouvrier et participe aux grèves de 1980. Aux côtés de Lech Walesa, il contribue à la naissance de Solidarnosc. Après la chute du communisme, il entame une carrière politique, notamment comme député, et milite pour la mémoire des luttes ouvrières en Pologne. Il est aujourd’hui reconnu comme une figure emblématique de l’histoire du syndicalisme et de la démocratie polonaise.

Jerzy BOROWCZAK et Adrianna ZUKOWSKA

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Avez-vous gagné ?

 

🎙️ Jerzy BOROWCZAK

Nous, en tant qu’activistes politiques indépendantistes, savions alors que nous étions bien sûr heureux d’avoir organisé de notre vivant ce début de liberté. L’histoire de la Pologne, comme vous le savez — 120 ans d’oppression, les partitions, le tsarisme — et nous avons réussi ici à faire cette part de liberté.

Mais avons-nous gagné ? Nous avons gagné temporairement, oui, nous le savions. Parce qu’on en parlait, comment cette grève se terminerait, comment cela se passerait. Lech Walesa, Bogdan Borusewicz, Andrzej Gwiazda — ce pouvoir ne nous lâcherait pas. Lors des négociations avec les autorités, nous disions : « Aujourd’hui vous parlez bien avec nous, vous dites que nous sommes les représentants de la nation, et dans un instant vous direz que nous sommes des criminels et qu’il faut nous enfermer comme ennemis du peuple. » Bien sûr, le pouvoir disait que ça n’arriverait pas, mais ça a eu lieu.

Donc nous avions conscience que c’était le début de la victoire, le début d’un bon chemin — un grand pas dans la prise de conscience de la société qu’on peut vivre autrement, qu’on peut avoir des passeports, qu’on peut voyager dans le monde comme les autres. Nous leur disions ça, et pas seulement nous — des centaines de journalistes venus de pays occidentaux venaient ici, ils faisaient leurs interventions.

Donc cette victoire, c’était le début de la victoire. Car la vraie victoire peut se dire qu’elle est venue seulement en 1989, 1990, quand Tadeusz Mazowiecki est devenu le premier Premier ministre non communiste.

Entretien avec

Karol Grabias

Philosophe et journaliste, rédacteur pour la revue personnaliste Wiez, fondée par Tadeusz Mazowiecki, et contributeur de la revue Teologia Polityczna. Doctorant en philosophie à l’Université de Varsovie, il s’intéresse à la philosophie de la religion, à la culture et à l’identité. Il écrit régulièrement sur des sujets contemporains et sociaux, et ses analyses contribuent au débat intellectuel et culturel en Pologne.

🎙️ LES CAHIERS PERSONNE.S

Où peut-on trouver de la solidarité aujourd’hui ?

 

🎙️ Karol GRABIAS

Pour moi, né après 1991, le plus grand moment de solidarité vécu dans ma vie, c’est ce qui s’est produit après le 24 février 2022, lorsque l’Ukraine a été attaquée par la Fédération de Russie.

Ce qui s’est passé alors — un élan non conceptualisé, non motivé par l’intérêt personnel, ni par une philosophie ou une idéologie préétablie — c’était se rendre à la frontière pour sauver une dignité humaine menacée, une subjectivité humaine en danger. Parfois, cela se faisait de manière un peu irréfléchie, sans plan, mais ensuite venait l’aide à l’intégration des Ukrainiens dans la société polonaise, le mouvement bénévole…

Cela a été le plus grand sursaut social que ma génération ait connu.

Malheureusement, cette solidarité envers le peuple ukrainien a été, pour reprendre une métaphore, blessée par ce qui s’est ensuite passé en Pologne : le mécontentement croissant autour du Pacte vert et certaines négligences du gouvernement à l’égard des communautés agricoles.

Adrianna ZUKOWSKA et Karol GRABIAS

Ce fut, à mes yeux, l’événement de solidarité le plus marquant de ma vie, qui, à l’image de ce qu’a été Solidarnosc, s’est fragmenté après un moment d’unité carnavalesque, en petits îlots.

Aujourd’hui, cette solidarité ressemble à un archipel de foyers sociaux, des lieux d’activité où, par exemple, des clubs d’intellectuels catholiques rencontrent des enfants réfugiés venus du Sud global, ou des enfants ukrainiens s’adaptant à l’école polonaise.

Ce sont ces petits archipels de solidarité, où des personnes de divers milieux se retrouvent dans un sentiment de dignité humaine universelle, indépendante des partis politiques ou des idéologies — des espaces situés hors du courant politique dominant.

Dans la sphère politique, nous sommes terriblement polarisés. Il est très difficile d’affirmer un personnalisme, de mettre en œuvre ce principe consistant à voir une personne en chaque être humain, indépendamment de ses origines ou de son appartenance politique.

Mais dans la vie sociale, il existe ces petites poches de combat personnaliste qui donnent de l’espoir.

Je pense que si l’on regarde la Pologne ou l’Europe uniquement à travers ce qui se passe en surface, on pourrait être effrayé, sombrer dans le défaitisme et baisser les bras.

Mais si on regarde un peu sous la surface, on voit émerger plus de petits syndicats qui conservent l’idéal originel de Solidarnosc – où l’on se regarde dans les yeux, où l’on se voit comme des personnes, où l’on sait qu’il existe une racine universelle qui nous relie tous, peu importe pour qui nous votons en fin de compte.

Mais en termes d’action concrète, il faut d’abord ne pas céder au défaitisme et continuer à œuvrer dans ces petits « ateliers de solidarité », dans lesquels chacun peut s’impliquer — que ce soit pour les réfugiés venus du Sud global, pour ceux d’Ukraine ou d’ailleurs, ou pour promouvoir des sciences critiques qui cherchent à dépasser les divisions sociales et politiques.

L’un des grands combats à venir, c’est la confrontation politique avec les géants numériques, qui ne se contentent pas de monétiser la polarisation, mais l’alimentent activement via les algorithmes.

Ces algorithmes nous montrent des contenus générateurs de fortes émotions, même s’ils sont faux ou agressifs. Des études montrent que sur la plateforme X (anciennement Twitter), ce sont des contenus manifestement faux qui sont promus car ils créent plus d’engagement… et donc de revenus publicitaires.

L’un des grands défis des 5 à 10 prochaines années, ce sera donc d’affronter ce phénomène — à travers l’action syndicale, les commissions politiques, les partis et d’autres formes de pression sociale.

Sans une régulation efficace de ce tsunami numérique de haine, nous ne pourrons pas résoudre les autres problèmes.

Peluches à l’effigie de Lech WALESA à l’image de son combat de  syndicaliste dans les années 70 et 80, et du militant de l’État de droit face au PiS dans les années 2010 et 2020