La Révolte des masses 2.0 Il est temps de bâtir des communautés obliques
Karol GRABIAS
Face à la polarisation et à la défiance qui traversent nos sociétés, Karol Grabias propose de déplacer le regard. En revisitant les promesses inachevées de la modernité, il explore l’idée de communautés obliques : des espaces concrets — culturels, locaux ou spirituels — où la vie collective échappe provisoirement à la logique du conflit et de la domination. Des lieux de répit et de responsabilité partagée, où s’expérimente une autre manière d’être ensemble et de faire politique, à hauteur humaine.
Dans cet article, vous découvrirez :
- Comment la révolte contemporaine des masses face aux élites révèle les promesses inachevées de la modernité et nourrit la polarisation sociale.
- Pourquoi la notion de « communautés obliques » offre un refuge contre les logiques de domination, de méfiance et d’humiliation réciproque.
- Quels lieux – arènes culturelles, jardins partagés, voisinages, initiatives locales ou communautés spirituelles – permettent d’expérimenter une vie sociale plus horizontale et attentive aux autres.
- Comment ces espaces favorisent la responsabilité collective, le soin du commun et l’engagement civique à hauteur humaine.
- En quoi cette perspective permet de penser autrement la politique et les relations sociales, en dépassant le simple conflit entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas ».
À la recherche d’un peu de répit sur le champ de bataille
Répéter pour la centième fois que Fukuyama s’est trompé et que l’histoire ne s’est pas achevée avec la chute du communisme soviétique est devenu un lieu commun. Nous en sommes déjà bien au-delà : l’histoire a repris son cours, et à chaque nouvelle manifestation de la polycrise, elle accélère encore. Beaucoup porte à croire que le moteur de cette dynamique est la tension dialectique entre de nouvelles élites et un nouveau peuple : une lutte du « haut » contre le « bas ». Les anciennes catégories de la division en classes expliquent peu – ou pas assez – de cette confrontation.
En Pologne comme en France, aux États-Unis comme au Royaume-Uni, nous sommes confrontés aujourd’hui à une nouvelle incarnation de ce que Hegel décrivait autrefois comme la « lutte pour la reconnaissance » : un combat pour déterminer quel récit obtiendra la position dominante – celui sur le conflit global qui s’installe, sur la crise climatique ou sur les fondements mêmes de la civilisation occidentale. Or un récit, ce ne sont pas seulement des symboles : ce sont aussi les cicatrices des blessures économiques, les inégalités bien réelles et les angoisses que suscite l’avenir.
Le long de la route entre Varsovie et Gdansk
Dans le texte qui suit, écrit depuis la Pologne tout en cherchant des mécanismes universels, je m’interroge sur l’existence de lieux, au cœur de cette bataille narrative, où l’on pourrait se mettre un instant à l’abri de la nouvelle polarisation. Des communautés obliques sont-elles possibles ? Des espaces où il n’y a ni « haut » ni « bas » et où nous pourrions, ne serait-ce qu’un moment, façonner une forme de communalité qui traverse les nouvelles lignes de fracture ? Nous voulons croire que de tels lieux existent encore.
1. La Révolte des masses 2.0
Il est temps de bâtir des communautés obliques
Les communautés obliques rappellent que la vie sociale ne s’épuise pas dans le conflit opposant masses et élites, et que les espaces de rencontre « en biais » peuvent atténuer la symétrie toxique de la méfiance et de l’humiliation réciproque. C’est précisément dans ces lieux qu’il devient possible d’expérimenter une autre forme du politique.
Publié il y a près de cent ans, le célèbre ouvrage La révolte des masses du sociologue et philosophe espagnol José Ortega y Gasset s’ouvre par ces mots :
« L’avènement des masses au plein pouvoir social – qu’on y voie un bien ou un mal – est le plus important des faits qui soient survenus dans la vie publique de l’Europe actuelle. Mais comme, par définition, les masses ne doivent ni ne peuvent gouverner elles-mêmes, et encore moins régenter la société, ce fait implique que l’Europe traverse actuellement la crise la plus grave dont puissent souffrir peuples, nations, cultures. » ¹
Difficile d’échapper à l’impression que – avec quelques nuances – ce propos pourrait ouvrir une analyse contemporaine du conflit entre masses et élites, où l’auteur, inquiet, dépeint la démocratie libérale comme un îlot solitaire au milieu d’un océan houleux de populisme.
Comme dans une lentille, Ortega y Gasset concentre tous les réflexes des élites face aux masses réclamant le droit à leur propre forme de subjectivité : la peur de confier le gouvernail des institutions démocratiques à ceux qui ne les avaient pas conçues à la sueur de leur front ; la justification d’une posture paternaliste à l’égard de la “populace”, perçue comme porteuse, dans son ADN, du bolchevisme et du fascisme ; le mépris pour son désintérêt de la “haute culture” ; la méfiance vis-à-vis d’un État-nation trop puissant ; et une inclination instinctive pour le fédéralisme européen, considéré comme une forme plus “civilisée” et plus adaptée au système politico-culturel occidental.
2. La grande invitation
La modernité fut un projet de grande inclusion : inviter et admettre, à la « table du maître » où se décident les formes de l’État, de l’éducation et de la culture, des cercles toujours plus larges et des échelons sociaux toujours plus modestes. Mais ce geste – en apparence désintéressé et égalitaire – portait inévitablement la marque de l’asymétrie : il y avait des hôtes et des invités, des maîtres et ceux qu’ils conviaient. L’accès même à la table résultait parfois de l’élan révolutionnaire de ceux à qui l’on avait refusé le droit à la subjectivité et qui forçaient la porte de la salle des banquets. Mais, pour prendre place autour de la table, il fallait respecter les codes et l’étiquette fixés par les hôtes. Depuis les Lumières, cela signifiait : être porteur d’opinions susceptibles de s’ancrer dans un discours rationnel, entendu au sens large.
Conservateurs évolutionnistes et libéraux bourgeois ? Soyez les bienvenus. Partis populaires et socialistes utopistes ? Bon, entrez, mais sachez vous tenir. Anarchistes, disciples de Raspoutine, amateurs de séances de spiritisme ? Eh bien, nous sommes complets, revenez plus tard. Pas de scandale, s’il vous plaît, ou on appelle la sécurité.
Le même mécanisme de sélection, à l’entrée du club où se trouve la table métaphorique des adultes, fonctionne sans relâche depuis des siècles.
Les architectes du nouvel ordre – hommes d’État, universitaires, technocrates, rédacteurs de grands titres – portent toujours en eux le gène d’Ortega : une forme singulière de territorialité.
La table, le café, le droit d’imprimer les invitations, d’ajouter de nouvelles lignes à l’étiquette – tout cela, dans un sens fondamental, semble appartenir à ceux « d’en haut ». C’est précisément ce droit d’accorder une reconnaissance symbolique qui constitue l’un des mécanismes clés qui, dans la modernité, permettent de distinguer le « haut » du « bas ».
Reconstitution de la fameuse table ronde autour de laquelle eurent lieu les négociations entre les autorités communistes et les représentants des forces démocratiques autour de Solidarnosc, qui aboutirent aux accords ouvrant la démocratisation de la Pologne en 1989.
Comme l’indique Pierre Bourdieu dans son classique La Distinction, la lutte pour dicter les normes symboliques permet aux élites de maintenir la hiérarchie sociale en contrôlant ce qui est considéré comme prestigieux et désirable. Ainsi, même en conservant leur situation matérielle, les anciennes élites – comme la noblesse terrienne en Pologne – pouvaient, au cours du processus de modernisation, se retrouver soudain du côté symbolique du « bas », dès lors qu’on les privait du droit de décider de qui mérite reconnaissance : quelle forme de subjectivité et l’univers de valeurs qui l’accompagne devait servir d’étalon, laquelle pouvait être tolérée, et laquelle enfin devait être rejetée comme indésirable.
Le dress code et l’étiquette ont beau évoluer, la liste des invités changer, et de nouveaux groupes camper devant l’entrée en attendant l’invitation – le portique, la sécurité et les hôtes qui décident de la composition de la fête demeurent, eux, immuables.
Même lorsque Jürgen Habermas cherche à élargir le cercle des personnes admises dans la sphère publique rationnelle, lui et ses semblables continuent d’en dicter les règles. Les élites à l’intérieur, les masses dehors : telle est l’énergie qui fait fonctionner la civilisation moderne.
Le problème survient cependant lorsque ceux qui attendent dehors, pour différentes raisons, perdent patience : les uns ont attendu l’invitation trop longtemps, d’autres en ont assez de bachoter le savoir-vivre symbolique, d’autres encore proclament haut et fort que les places autour de la table ne sont qu’une illusion, que la fête n’est qu’une vaste mystification et que les organisateurs ont fait banqueroute.
L’argument majeur contre les élites et leur charitable initiative d’admettre les masses à table se formule à peu près ainsi : la modernité n’est qu’une version du féodalisme, dissimulée sous le voile de l’idéal égalitaire. À quoi bon patienter dans la file si toutes les décisions appartiennent, en définitive, à ceux de l’intérieur ? Certes, les chances d’ascension sociale se sont accrues, mais le manuel d’étiquette – la liste de ce qu’il est permis ou interdit de dire – est devenu insupportablement long.
Qu’est-ce qui distingue les démocrates d’aujourd’hui des monarques sacrés d’autrefois ? Tout au plus, les décorations de la salle de réception. Au diable cette bienfaisance ! On renverse la table, on ouvre notre propre club, avec notre portique et nos propres videurs.
Des « gilets jaunes » à Montceau-les-Mines. ROMAIN LAFABREGUE / AFP
3. La chute du pacte
La logique de la Grande Inclusion faillit lorsque s’effondrent les bases du pacte entre ceux qui se réclament de la modernité et ceux que l’on considère comme les destinataires de leurs démarches pédagogiques.
Comme quand les hôtes trop territoriaux se mettent à insister sur de nouvelles exigences à l’attention des candidats à la place à table : de nouvelles opinions et théories à accepter, une liste toujours plus longue d’impardonnables faux pas – et les invités finissent par trouver que le jeu pour une reconnaissance symbolique ne vaut pas la chandelle.
Rappelons que la modernité, avec sa promesse de rendre aux masses une forme de subjectivité, prévoyait, dans son acte fondateur, le renversement de la table féodale, posée sur des pieds faits de théologie et de métaphysique. La table moderne chancelle lorsque faiblit la confiance dans ses fondements : la science et la technologie, qui promettaient la rationalisation de la vie sociale ; la démocratie, qui promettait un plus grand pouvoir d’agir ; le capitalisme, qui promettait davantage de richesses ; les États et les institutions internationales, qui promettaient plus de stabilité et de sécurité ; les droits humains, qui promettaient davantage d’humanité.
Il semblerait que chacune de ces promesses affiche aujourd’hui un bilan négatif aux yeux des masses, qui perçoivent toujours plus de modernité et de règles d’étiquette, mais nulle part voient poindre un paradis de liberté et de justice pour tous. À quoi bon alors rejoindre un club qui exige toujours plus et garantit toujours moins ? Qui se soucie encore vraiment de savoir si son parti sera invité au Parlement européen ? Ce même ton contestataire se fait entendre aujourd’hui, aussi bien à Budapest qu’à Washington.
C’est la voix des tribuns populaires contemporains, qui surfent sur les vagues des masses indignées et frustrées. Regardez : en Chine, il n’y a peut-être pas de démocratie, mais quelle richesse ! En Biélorussie, il n’y a peut-être pas de droits humains, mais quelle sécurité ! En Hongrie ou en Turquie, il n’y a peut-être pas de médias indépendants, mais on y respecte l’identité traditionnelle. En Russie, peut-être… – et là, on peut ajouter n’importe quelle absurdité déconnectée de la réalité.
Si l’on fait siens les mots attribués à Walter Benjamin, « derrière chaque fascisme, il y a une révolution ratée », on peut ajouter sans hésitation que derrière chaque révolte des masses se cache une promesse non tenue des élites, faite au nom de la modernité. Selon les partisans de l’option populiste, ces promesses maintes fois trahies suffisent à justifier le retrait du mandat confié aux élites sur les institutions contemporaines : l’État-nation, l’université publique et les médias.
Aujourd’hui, les anarchistes et les Raspoutine ont été remplacés par les climato-négationnistes, les ethno-nationalistes, les admirateurs d’Orbán et de Poutine, les complotistes et les antivaccins. Ce sont eux qui, désormais, refusent de rester aux portiques des institutions de la démocratie libérale et contestent les fondements mêmes de l’ordre moderne. Dans les publications du Klub Jagielloński², on peut lire que « Grzegorz Braun³ est un nouveau Michel Foucault », et ce sont les ultraconservateurs qui galvanisent aujourd’hui le peuple pour prendre la Bastille, défendue par les gardiens d’un oppressif ancien régime. Un mème qui représente Braun comme « le père du postmodernisme polonais », qui « massacre la Haggadah juive » (c’est-à-dire déconstruit un discours hégémonique), est rapidement devenu viral sur les réseaux sociaux.
De son côté, la rédaction de Nowy Obywatel⁴ affirme que le monde libéral démocrate, dans sa perception de la révolte des masses et du populisme, est biaisé par les privilèges de classe – « le rassasié ne comprendra jamais l’affamé ».
Les tentatives de compréhension ou les gestes de solidarité conditionnelle envers les contestataires du pouvoir des élites, qui se manifestent aujourd’hui aussi bien à droite qu’à gauche, méritent un jugement juste, donc nuancé.
Le bureau de rédaction de « Więzi » en 1961. De gauche à droite : Wojciech Wieczorek, Juliusz Eska, Tadeusz Mazowiecki, Mme Rusek et Krystyna Wieczorek.
Du point de vue personnaliste, l’acceptation de la révolte découle du droit fondamental à une reconnaissance matérielle et symbolique, à laquelle aspire la dignité humaine. Ses blessures appellent réparation.
Là où les élites frappent les masses avec une politique d’austérité, pour des erreurs résultant de la myopie des barons de l’économie mondiale, tout en considérant les expressions locales d’identité comme des signes d’immaturité à surmonter, se situe le front de la lutte contre « ceux d’en haut » — un front que les personnalistes sont enclins à investir.
Mais là, où la révolte prend forme d’un revanchisme de classe et d’un révisionnisme extrême à l’égard des institutions démocratiques, de l’université et de l’éthos des médias traditionnels – nos chemins se séparent.
La règle de confiance limitée dans les médias et dans le pouvoir, ainsi qu’une posture critique à l’égard des sciences « dures » – qui repoussent souvent à la marge d’autres formes de pensée comme la philosophie ou les sciences humaines – est une chose.
Mais c’en est une tout autre que de transformer le débat sur la sphère publique en une confrontation où l’on se renvoie sans cesse des figures de la déconstruction et des démystifications triomphales des opinions des adversaires, pour les accuser d’intérêts cachés.
Les représentants du tournant post-critique – de Paul Ricoeur à Rita Felski – insistent sur le fait qu’il est nécessaire de poser une limite à la critique, laquelle doit céder la place à une posture d’affirmation : confiance, ouverture à des projets communs, volonté de bâtir des institutions qui, même imparfaites, permettent tout de même aux hommes d’agir ensemble.
La perspective personnaliste, c’est « penser en biais » : de travers, mais en restant dans le champ des divisions matérielles et symboliques. Nous ne sommes pas aveugles aux abus de ceux « d’en haut », mais pour autant, nous n’affichons pas chaque affirmation comme étant la nôtre sous le seul prétexte qu’elle provient d’ « en bas ». Sans cela, il ne resterait qu’une méfiance sans limites et un perspectivisme nietzschéen qui paralysent la capacité d’agir et transforment la vie en communauté en un champ de lutte sans fin pour démasquer les illusions.
Autrement dit : “je ne suis pas d’accord avec toi, mais je ne réduis pas tes convictions à une simple couverture dissimulant les intérêts particuliers du groupe dont tu fais partie.”
4. Les Communautés obliques
On peut sans fin se lamenter sur le pacte brisé, les promesses non tenues, l’asymétrie du projet moderne d’inclusion. Pourtant, une autre voie existe : tenter d’imaginer des communautés obliques, qui traversent la paranoïa du perspectivisme et l’axe figé entre le haut et le bas.
Aucune vision du monde ne gagne en légitimité du seul fait qu’elle articule plus clairement des intérêts particuliers.
S’il est possible de cartographier aujourd’hui la tension entre masses et élites, il doit être possible aussi de penser des espaces où aucune classe sociale n’est exclusivement hôte ou invitée, où les règles du jeu n’appartiennent à aucune communauté.
Cet espace ne se situe pas exactement à mi-chemin entre la table, à l’étage de l’immeuble où se prennent d’importantes décisions, et la rue où les masses attendent le droit à l’autodétermination. On pourrait d’ailleurs découvrir qu’à mi-chemin se trouve le portique mentionné plus haut, identifié comme l’origine du conflit.
Les communautés obliques peuvent se trouver dans l’arène, dans le parc ou l’église, où ceux d’en haut et ceux d’en bas s’assoient sur le même banc.
La logique d’une communauté oblique est simple : pas d’hôte, pas de portiques, pas de liste d’attente. Si une forme de gouvernance y existe, il s’agira d’un simple administrateur ou d’un comité opérationnel de travail, et non d’un président de conseil d’administration.
Les places, plus ou moins confortables, sont occupées indépendamment de l’appartenance sociale ou intellectuelle, et les ressources symboliques qui structurent l’espace commun n’appartiennent à personne.
Les communautés obliques se réunissent autour du soin de ce qui exige l’attention de tous et traverse les clivages polarisants. Leur source peut être la solidarité, l’émerveillement, le souci de la fragilité d’un patrimoine commun ou le sens du devoir – attitudes et émotions qui ne sont la propriété de personne.
Il ne s’agit pas ici d’un idéal abstrait, mais d’un exercice concret de la vie quotidienne. Ce type de communautés apparaît là où – à contre-courant de la logique perspectiviste – des personnes aux parcours, capitaux et convictions différents se réunissent pour s’occuper de ce qui échappe aux catégories simplistes de l’intérêt.
Il peut s’agir d’initiatives locales de voisinage, de chorales paroissiales, d’équipes sportives, de coopératives alimentaires ou de groupes de bénévoles – partout où la relation et le souci du plus petit bien commun priment sur la question de savoir qui est le propriétaire de la grande et légitime narration de l’histoire. Ce sont des espaces que, dans les colonnes de Więź, sur le sol polonais, nous avons appelés, des banques de confiance.⁵
Rédaction de la revue Więź avec le cardinal Stefan Wyszyński, 1975
Il ne s’agit pas d’une alternative aux institutions de la modernité – qui, bien qu’en constante mutation et parfois revêtant presque une forme techno-féodale, ont conservé portiques et videurs – ces espaces représentent un complément indispensable.
Ils rappellent que la vie sociale ne s’épuise pas dans le conflit entre masses et élites, et que les rencontres « en biais » peuvent affaiblir la symétrie toxique de la méfiance et des humiliations réciproques.
Il y devient possible d’exercer une autre forme de politique – moins hiérarchisée, moins performative, mais plus enracinée et plus familière.
Sans elles, comme le remarque Jakub Wygnański dans Une autre idée pour la démocratie, publiée dans les pages de Więź, nous serions condamnés à un modèle oscillant du contrat social, où les institutions démocratiques sont considérées comme des places d’armes, et les vainqueurs « à tour de rôle » veulent tout.
Regardons maintenant quelques modèles de communautés obliques.
5. L’arène
L’arène est une communauté oblique de l’ère de la culture de masse – un spectacle disséminé sans metteur en scène unique. On sait que les décorations et les lumières ont été installées dans le temps par des corporations, mais on les arrange de nouveau. Que ce soit dans un stade, sur le serveur d’un jeu en réseau ou devant la télé la veille de Noël, nous participons à quelque chose que les spectateurs se sont approprié et qu’ils ont refaçonné. Kevin laissé seul à la maison n’est plus la propriété de Hollywood : il est devenu un rituel de fêtes, un film dont on connaît les répliques par cœur et dont on se rappelle les scènes mieux que les chants de Noël.
Un match de foot n’est pas seulement un show vendu par la FIFA et les chaînes de télévision : c’est avant tout un spectacle vivant, un lieu où les supporteurs deviennent cocréateurs de l’événement et où leurs encouragements ne sont pas un simple accessoire mais font intégralement partie du spectacle.
Peinture murale en hommage au club de football Lechia de Gdansk, et les chantiers navals en arrière fond
C’est un espace réellement œcuménique, où le directeur d’une société locale, un père avec son enfant et les ados de la barre d’immeubles partagent le même banc.
Dans ce sens, le skate-park, où l’on n’attend ni permission ni mode d’emploi venu d’en haut, devient également une arène.
C’est une culture du remixage créatif, où la frontière entre spectateur et participant n’existe pas : tous ceux qui se trouvent près de la rampe finissent par sauter eux-mêmes sur un skate, une trottinette ou un vélo.
Le skate-park est une scène vivante où la communauté décide de ce qui compte et de ce qui devient la norme. Les corporations ont beau produire planches et chaussures, le spectacle des figures et des chutes appartient à ceux qui le créent ensemble.
Il en est de même dans le monde numérique : les jeux conçus par des adeptes et des passionnés, la scène des développeurs, les univers de jeux « abandonware » délaissés par leurs créateurs mais entretenus avec nostalgie, démontrent que, même si la base a été conçue par d’autres, c’est la communauté qui décide de la forme définitive.
Ainsi, cet été, l’initiative Stop Killing Games a fait beaucoup parler : des joueurs et des activistes y luttent pour préserver les jeux qui ne bénéficient plus du soutien de leurs développeurs, en exigeant de leurs créateurs et éditeurs des solutions telles que des modes hors ligne ou la mise à disposition du code source, afin de prolonger leur existence.
Les joueurs adaptent, transforment, partagent et créent ainsi une arène, où les participants développent activement le spectacle selon leurs propres règles.
Tout comme dans la culture web des mèmes, un dessin ou une vidéo humoristique prend vie dès qu’il est modifié et partagé des milliers de fois, suscitant un sentiment collectif d’amusement ou de nostalgie.
L’arène est donc un lieu de réappropriation populaire des codes de la culture de masse. Il n’y est pas question d’une « société du spectacle » destructrice décrite par Guy Debord il y a quelques dizaines d’années, puisque chaque participant y fait figure de cocréateur.
Cela ne signifie pas que hiérarchies, algorithmes et propriété intellectuelle disparaissent – mais, durant un instant, ils perdent leur importance.
Dans l’arène, nous sommes ensemble, égaux dans nos émotions, dans nos chants, égaux dans le clic sur « partager » ou dans le rugissement de joie après le but à la quatre-vingt-dixième minute.
6. Le jardin
Le jardin est un laboratoire du soin apporté à ce qui est commun et fragile – il ne s’agit pas uniquement d’un jardin botanique de la ville ou d’un parc national que l’on visite pendant les vacances pour admirer les panoramas des Tatras ou des Bieszczady⁶.
Le jardin, c’est aussi un bout de pelouse devant l’immeuble qui prend vie lorsque les voisins plantent ensemble des fleurs ou installent une balançoire pour les enfants.
Le jardin, c’est la rive sauvage de la Vistule qui invite à des micro-bivouacs et à des expéditions à vélo, et dont la beauté dépend de l’état de propreté de sa berge après notre passage. C’est aussi un jardin public ouvert aux initiatives du budget participatif, où quelqu’un peut faire la demande d’installation de nouveaux bancs ou d’une aire de jeux pour enfants, rendant ainsi cet espace un peu plus commun.
Rive de la Vistule à Varsovie
La logique du jardin repose dans sa difficulté à être approprié, même si toutes les « ressources vertes » constituent un mets de choix pour les promoteurs immobiliers et les géants du numérique, dont le développement dépend de l’accès à l’énergie, à l’eau et à l’espace propres.
On ne peut pas clôturer tout le ciel, on ne peut pas dire : « cette rivière, cette pelouse est à moi ». Même les jardins invisibles, comme le concept du Parc du ciel noir dans les Bieszczady ou dans la région de Suwałki, où l’on protège les étoiles de la pollution lumineuse, montrent que le soin apporté à ce qui est commun peut dépasser l’horizon quotidien.
Dans le jardin, nous apprenons que le monde qui nous unit ne demande pas une carte d’adhésion ni quelles sont nos opinions, mais simplement notre capacité à prendre soin. C’est en ce sens que le jardin est une communauté oblique : il nous enseigne que certains biens n’ont de valeur que lorsque nous les mettons en commun, qu’il s’agisse d’un héritage national, d’un square en ville ou d’une prairie sauvage devant l’immeuble.
Jardin urbain dans les rues de Varsovie
Le jardin est également un lieu où nous rencontrons d’autres personnes de manière moins contraignante que dans des institutions politiques ou autour d’une table de négociations. Courir ensemble, jouer au foot, promener le chien ou piqueniquer avec des amis – ce sont des activités simples qui tissent le lien social, même si personne ne le nomme ainsi.
Il est plus facile d’y engager la conversation avec un inconnu assis sur le même banc, observant les mêmes arbres et écoutant le même chant d’oiseaux. Dans ces lieux, les conflits politiques et les hiérarchies professionnelles se refroidissent.
Le jardin nous enseigne que la communauté ne naît pas toujours de grandes idées – il suffit parfois d’un bout de verdure dont il faut prendre soin et de la conscience de la responsabilité partagée.
Comme l’écrivait Chantal Delsol dans La haine du monde, grâce à cette forme de communauté, nous apprenons que notre rôle dans ce monde est à la fois modeste et empreint de dignité : nous n’avons pas créé le jardin, nous ne sommes pas ses démiurges, seulement ses humbles gardiens.
7. L’Église
Dans la logique des communautés obliques, l’Église est le lieu le plus difficile à cerner – d’un point de vue clérical, elle semble avoir ses hôtes, une structure et une hiérarchie formalisée. Mais s’agit-il réellement d’une Église si elle se réunit « uniquement » autour d’un évêque, d’un pape ou d’un prêtre ?
Et que dire de l’Ekklēsia – la communauté des appelés – lorsqu’elle se manifeste davantage dans de menus gestes quotidiens que dans le protocole ?
Dans son livre Rester dans l’Église. Devenir l’Église, Marek Kita décrit l’Église populaire comme un espace où les croyants se rencontrent au quotidien – non pas en raison de l’autorité hiérarchique, mais grâce à ce devenir commun, au partage du pain, des soucis et des joies, et dans des « relations bienveillantes avec tout le peuple ».
Sierge “Solidarnosc” dans l’église Sainte-Brigitte à Gdansk, où s’étaient réfugiés des grévistes en 1980
Dans cette perspective, l’Église se perçoit davantage comme une maison que comme une forteresse – un réseau d’abris spirituels ouverts à ceux qui cherchent, et pas seulement à ceux qui veulent simplement « être servis ». C’est une Église qui n’a pas besoin de la protection de murs, mais de s’avancer – vers les défis prophétiques, vers une communauté plus profonde et authentique, où chacun peut trouver sa place sur le banc.
Cette « Église universelle de voisinage »⁷ est l’histoire d’un réseau de relations – parfois sans prêtre, même en dehors d’un sanctuaire formel. C’est l’expérience d’une Église qui fait corps, où les croyants – en devenant eux-mêmes Église – ne perdent pas leur autonomie, mais se retrouvent dans la coresponsabilité envers la communauté et dans la fidélité à ce qui constitue la substance de leur foi.
Dans cette logique, l’Église devient, à proprement parler, une communauté oblique : elle n’est ni une institution pour les élites ni une foule sans visage, mais un lieu où chaque geste de rencontre, de dialogue, de prière ou de soutien mutuel devient source d’Église en tant que telle. Où le simple fait d’être ensemble – dans une maison, sur un palier, dans une petite communauté – recrée une véritable Ekklēsia, qui, en retour, cesse de désigner un lieu de devoir religieux pour devenir une forme de vie enracinée dans les relations et dans la grâce d’un devenir partagé.
On peut imaginer bien d’autres communautés obliques de ce type. Mais oublions les illusions romantiques : ces communautés ne sont pas une panacée contre la lutte entre masses et élites, ni un opium qui ferait oublier les tensions et blessures – économiques comme symboliques – qui marquent la condition des sociétés contemporaines. Elles sont toutefois des espaces de répit dans la cartographie de nos existences sociales : elles rappellent qu’il n’est pas possible de demeurer en désaccord absolu avec quelqu’un jusque dans l’intimité la plus profonde de son être. Ce sont des lieux où nous découvrons que les opinions opposées, brandies vers l’autre camp, ne sont qu’un vêtement extérieur – et non notre peau.
- Ortega y Gasset, J. (1961). La révolte des masses (trad. P. Quesnel). Paris : Gallimard (date originale 1930).
- Think tank polonaise qui se définit comme « un milieu politique non partisan et chrétien-démocrate, qui cherche des solutions institutionnelles, économiques et sociales favorisant le développement intégral de l’être humain. »
- Grzegorz Braun est un homme politique polonais d’extrême droite, connu pour ses discours antisémites, ses théories du complot et ses actes provocateurs (notamment l’extinction de bougies de Hanoucca, à l’aide d’un extincteur, au Parlement polonais en 2023), et qui a obtenu 6 % des voix aux élections présidentielles en 2025.
- Revue polonaise qui se définit ainsi : « L’horizon de nos actions englobe l’État, la société et la culture, tous organisés autour de l’idée de justice sociale. »
- B. Bartosik, Polskie banki zaufania, „Więź” 2020, nr 3.
- Chaines de montagnes en Pologne.
- M. Kita, Sąsiedzki Kościół powszechny, „Więź” 2024 nr 3.
